Leibniz
Discours de Métaphysique
1686
1. ‑ De la perfection divine et que Dieu fait tout de la manière la plus souhaitable.
La notion de Dieu la plus reçue et la plus significative
que nous ayons, est assez bien exprimée en ces termes que Dieu est un être
absolument parfait, mais on n’en considère pas assez les suites ; et pour
y entrer plus avant, il est à propos de remarquer qu’il y a dans la nature plusieurs
perfections toutes différentes, que Dieu les possède toutes ensemble, et que
chacune lui appartient au plus souverain degré. Il faut connaître aussi ce que
c’est que perfection, dont voici une marque assez sûre, savoir que les formes
ou natures qui ne sont pas susceptibles du dernier degré, ne sont pas des
perfections, comme par exemple la nature du nombre ou de la figure. Car le
nombre le plus grand de tous (ou bien le nombre de tous les nombres), aussi
bien que la plus grande de toutes les figures, impliquent contradiction, mais
la plus grande science et la toute-puissance n’enferment point d’impossibilité.
Par conséquent la puissance et la science sont des perfections, et, en tant
qu’elles appartiennent à Dieu, elles n’ont point de bornes. D’où il s’ensuit
que Dieu possédant la sagesse suprême et infinie agit de la manière la plus
parfaite, non seulement au sens métaphysique, mais encore moralement parlant,
et qu’on peut exprimer ainsi à notre égard que plus on sera éclairé et informé
des ouvrages de Dieu, plus on sera disposé à les trouver excellents et
entièrement satisfaisant à tout ce qu’on aurait pu souhaiter.
2. ‑ Contre ceux qui soutiennent qu’il n’y a point de bonté dans les ouvrages de Dieu, ou bien que les règles de la bonté et de la beauté sont arbitraires.
Ainsi
je suis fort éloigné du sentiment de ceux qui soutiennent qu’il n’y a point de
règles de bonté et de perfection dans la nature des choses, ou dans les idées
que Dieu en a ; et que les ouvrages de Dieu ne sont bons que par cette
raison formelle que Dieu les a faits. Car si cela était, Dieu, sachant qu’il en
est l’auteur, n’avait que faire de les regarder par après et de les trouver
bons, comme le témoigne la sainte écriture, qui ne paraît s’être servie de
cette anthropologie que pour nous faire connaître que leur excellence se
connaît à les regarder en eux-mêmes, lors même qu’on ne fait point de réflexion
sur cette dénomination extérieure toute nue, qui les rapporte à leur cause. Ce
qui est d’autant plus vrai, que c’est par la considération des ouvrages qu’on
peut découvrir l’ouvrier. Il faut donc que ces ouvrages portent en eux son
caractère. J’avoue que le sentiment contraire me paraît extrêmement dangereux
et fort approchant de celui des derniers novateurs, dont l’opinion est, que la
beauté de l’univers et la bonté que nous attribuons aux ouvrages de Dieu, ne
sont que des chimères des hommes qui conçoivent Dieu à leur manière. Aussi,
disant que les choses ne sont bonnes par aucune règle de bonté, mais par la
seule volonté de Dieu, on détruit, ce me semble, sans y penser, tout l’amour de
Dieu et toute sa gloire. Car pourquoi le louer de ce qu’il a fait, s’il serait
également louable en faisant tout le contraire ? Où sera donc sa justice
et sa sagesse, s’il ne reste qu’un certain pouvoir despotique, si la volonté
tient lieu de raison, et si, selon la définition des tyrans, ce qui plaît au
plus puissant est juste par là même ? Outre qu’il semble que toute volonté
suppose quelque raison de vouloir et que cette raison est naturellement antérieure
à la volonté. C’est pourquoi je trouve encore cette expression de quelques
autres philosophes tout à fait étrange, qui disent que les vérités éternelles
de la métaphysique et de la géométrie, et par conséquent aussi les règles de la
bonté, de la justice et de la perfection, ne sont que les effets de la volonté
de Dieu, au lieu qu’il me semble que ce ne sont que des suites de son
entendement, qui, assurément, ne dépend point de sa volonté, non plus que son
essence.
3. ‑ Contre ceux qui croient que Dieu aurait pu mieux faire.
Je ne saurais non plus approuver l’opinion de quelques modernes qui soutiennent hardiment, que ce que Dieu fait n’est pas dans la dernière perfection, et qu’il aurait pu agir bien mieux. Car il me semble que les suites de ce sentiment sont tout à fait contraires à la gloire de Dieu : Uti minus malum habet rationem boni, ita minus bonum habet rationem mali. Et c’est agir imparfaitement, que d’agir avec moins de perfection qu’on n’aurait pu. C’est trouver à redire à un ouvrage d’un architecte que de montrer qu’il le pouvait faire meilleur. Cela va encore contre la sainte écriture, lorsqu’elle nous assure de la bonté des ouvrages de Dieu. Car comme les imperfections descendent à l’infini, de quelque façon que Dieu aurait fait son ouvrage, il aurait toujours été bon en comparaison des moins parfaits, si cela était assez ; mais une chose n’est guère louable, quand elle ne l’est que de cette manière. Je crois aussi qu’on trouvera une infinité de passages de la divine écriture et des Saints Pères, qui favoriseront mon sentiment, mais qu’on n’en trouvera guère pour celui de ces modernes, qui est à mon avis inconnu à toute l’antiquité, et ne se fonde que sur le trop peu de connaissance que nous avons de l’harmonie générale de l’univers et des raisons cachées de la conduite de Dieu, ce qui nous fait juger témérairement que bien des choses auraient pu être rendues meilleures. Outre que ces modernes insistent sur quelques subtilités peu solides, car ils s’imaginent que rien n’est si parfait qu’il n’y ait quelque chose de plus parfait, ce qui est une erreur. Ils croient aussi de pourvoir par là à la liberté de Dieu, comme si ce n’était pas la plus haute liberté d’agir en perfection suivant la souveraine raison. Car de croire que Dieu agit en quelque chose sans avoir aucune raison de sa volonté, outre qu’il semble que cela ne se peut point, c’est un sentiment peu conforme à sa gloire ; par exemple supposons que Dieu choisisse entre A et B, et qu’il prenne A sans avoir aucune raison de le préférer à B, je dis que cette action de Dieu, pour le moins ne serait point louable ; car toute louange doit être fondée en quelque raison qui ne se trouve point ici ex hypothesi. Au lieu que je tiens que Dieu ne fait rien dont il ne mérite d’être glorifié.
4. ‑ Que l’amour de Dieu demande une entière satisfaction et acquiescence touchant ce qu’il fait sans qu’il faille être quiétiste pour cela.
La
connaissance générale de cette grande vérité, que Dieu agit toujours de la
manière la plus parfaite et la plus souhaitable qu’il soit possible, est, à mon
avis, le fondement de l’amour que nous devons à Dieu sur toutes choses, puisque
celui qui aime cherche sa satisfaction dans la félicité ou perfection de
l’objet aimé et de ses actions. Idem velle et idem nolle vera amicitia est.
Et je crois qu’il est difficile de bien aimer Dieu, quand on n’est pas dans la
disposition de vouloir ce qu’il veut quand on aurait le pouvoir de le changer.
En effet ceux qui ne sont pas satisfaits de ce qu’il fait me paraissent
semblables à des sujets mécontents dont l’intention n’est pas fort différente
de celle des rebelles. Je tiens donc que suivant ces principes, pour agir
conformément à l’amour de Dieu, il ne suffit pas d’avoir patience par force,
mais il faut être véritablement satisfait de tout ce qui nous est arrivé
suivant sa volonté. J’entends cet acquiescement quant au passé. Car quant à
l’avenir, il ne faut pas être quiétiste ni attendre ridiculement à bras croisés
ce que Dieu fera, selon ce sophisme que les anciens appelaient logon aergon, la raison paresseuse, mais il faut agir selon
la volonté présomptive de Dieu, autant que nous en pouvons juger, tâchant de
tout notre pouvoir de contribuer au bien général et particulièrement à
l’ornement et à la perfection de ce qui nous touche, ou de ce qui nous est
prochain et pour ainsi dire à portée. Car quand l’événement aura peut-être fait
voir que Dieu n’a pas voulu présentement que notre bonne volonté ait son effet,
il ne s’ensuit pas de là qu’il n’ait pas voulu que nous fissions ce que nous
avons fait. Au contraire, comme il est le meilleur de tous les maîtres, il ne
demande jamais que la droite intention, et c’est à lui de connaître l’heure et
le lieu propre à faire réussir les bons desseins.
5. ‑ En quoi consistent les règles de perfection de la divine conduite, et que la simplicité des voies est en balance avec la richesse des effets.
Il
suffit donc d’avoir cette confiance en Dieu, qu’il fait tout pour le mieux, et
que rien ne saurait nuire à ceux qui l’aiment ; mais de connaître en
particulier les raisons qui l’ont pu mouvoir à choisir cet ordre de l’univers,
à souffrir les péchés, à dispenser ses grâces salutaires d’une certaine
manière, cela passe les forces d’un esprit fini, surtout quand il n’est pas
encore parvenu à la jouissance de la vue de Dieu. Cependant on peut faire
quelques remarques générales touchant la conduite de la Providence dans le
gouvernement des choses. On peut donc dire que celui qui agit parfaitement est
semblable à un excellent géomètre qui sait trouver les meilleures constructions
d’un problème ; à un bon architecte qui ménage sa place et le fonds
destiné pour le bâtiment de la manière la plus avantageuse, ne laissant rien de
choquant, ou qui soit destitué de la beauté dont il est susceptible ; à un
bon père de famille, qui emploie son bien en sorte qu’il n’y ait rien d’inculte
ni de stérile ; à un habile machiniste qui fait son effet par la voie la
moins embarrassée qu’on puisse choisir ; à un savant auteur, qui enferme
le plus de réalités dans le moins de volume qu’il peut. Or les plus parfaits de
tous les êtres, et qui occupent le moins de volume, c’est-à-dire qui
s’empêchent le moins, ce sont les esprits, dont les perfections sont les vertus.
C’est pourquoi il ne faut point douter que la félicité des esprits ne soit le
principal but de Dieu, et qu’il ne la mette en exécution autant que l’harmonie
générale le permet. De quoi nous dirons davantage tantôt. Pour ce qui est de la
simplicité des voies de Dieu, elle a lieu proprement à l’égard des moyens,
comme au contraire la variété, richesse ou abondance y a lieu à l’égard des
fins ou effets. Et l’un doit être en balance avec l’autre, comme les frais
destinés pour un bâtiment avec la grandeur et la beauté qu’on y demande. Il est
vrai que rien ne coûte à Dieu, bien moins qu’à un philosophe qui fait des
hypothèses pour la fabrique de son monde imaginaire, puisque Dieu n’a que des
décrets à faire pour faire naître un monde réel ; mais, en matière de
sagesse, les décrets ou hypothèses tiennent lieu de dépense à mesure qu’elles
sont plus indépendantes les unes des autres : car la raison veut qu’on
évite la multiplicité dans les hypothèses ou principes, à peu près comme le
système le plus simple est toujours préféré en astronomie.
6. ‑ Dieu ne fait rien hors de l’ordre et il n’est pas même possible de feindre des événements qui ne soient point réguliers.
Les
volontés ou actions de Dieu sont communément divisées en ordinaires ou
extraordinaires. Mais il est bon de considérer que Dieu ne fait rien hors
d’ordre. Ainsi ce qui passe pour extraordinaire ne l’est qu’à l’égard de
quelque ordre particulier établi parmi les créatures. Car, quant à l’ordre
universel, tout y est conforme. Ce qui est si vrai que, non seulement rien
n’arrive dans le monde qui soit absolument irrégulier, mais on ne saurait même
rien feindre de tel. Car supposons, par exemple, que quelqu’un fasse quantité
de points sur le papier à tout hasard, comme font ceux qui exercent l’art
ridicule de la géomance. Je dis qu’il est possible de trouver une ligne
géométrique dont la notion soit constante et uniforme suivant une certaine
règle, en sorte que cette ligne passe par tous ces points, et dans le même
ordre que la main les avait marqués. Et si quelqu’un traçait tout d’une suite
une ligne qui serait tantôt droite, tantôt cercle, tantôt d’une autre nature,
il est possible de trouver une notion, ou règle, ou équation commune à tous les
points de cette ligne, en vertu de laquelle ces mêmes changements doivent
arriver. Et il n’y a, par exemple, point de visage dont le contour ne fasse
partie d’une ligne géométrique et ne puisse être tracé tout d’un trait par un
certain mouvement réglé. Mais quand une règle est fort composée, ce qui lui est
conforme passe pour irrégulier. Ainsi on peut dire que, de quelque manière que
Dieu aurait créé le monde, il aurait toujours été régulier et dans un certain
ordre général. Mais Dieu a choisi celui qui est le plus parfait, c’est-à-dire
celui qui est en même temps le plus simple en hypothèses et le plus riche en
phénomènes, comme pourrait être une ligne de géométrie dont la construction
serait aisée et les propriétés et effets seraient fort admirables et d’une
grande étendue. Je me sers de ces comparaisons pour crayonner quelque
ressemblance imparfaite de la sagesse divine, et pour dire ce qui puisse au
moins élever notre esprit à concevoir en quelque façon ce qu’on ne saurait
exprimer assez. Mais je ne prétends point d’expliquer par là ce grand mystère
dont dépend tout l’univers.
7. ‑ Que les miracles sont conformes à l’ordre général, quoi qu’ils soient contre les maximes subalternes, et de ce que Dieu veut ou qu’il permet, par une volonté générale ou particulière.
Or, puisque rien ne se peut faire qui ne soit dans l’ordre, on peut dire que les miracles sont aussi bien dans l’ordre que les opérations naturelles qu’on appelle ainsi parce qu’elles sont conformes à certaines maximes subalternes que nous appelons la nature des choses. Car on peut dire que cette nature n’est qu’une coutume de Dieu, dont il se peut dispenser à cause d’une raison plus forte que celle qui l’a mû à se servir de ces maximes. Quant aux volontés générales ou particulières, selon qu’on prend la chose, on peut dire que Dieu fait tout suivant sa volonté la plus générale, qui est conforme au plus parfait ordre qu’il a choisi ; mais on peut dire aussi qu’il a des volontés particulières qui sont des exceptions de ces maximes subalternes susdites, car la plus générale des lois de Dieu qui règle toute la suite de l’univers est sans exception. On peut dire aussi que Dieu veut tout ce qui est un objet de sa volonté particulière ; mais quant aux objets de sa volonté générale, tels que sont les actions des autres créatures, particulièrement de celles qui sont raisonnables, auxquelles Dieu veut concourir, il faut distinguer : car si l’action est bonne en elle-même, on peut dire que Dieu la veut et la commande quelquefois, lors même qu’elle n’arrive point, mais, si elle est mauvaise en elle-même et ne devient bonne que par accident, parce que la suite des choses, et particulièrement le châtiment et la satisfaction, corrige sa malignité et en récompense le mal avec usure, en sorte qu’enfin il se trouve plus de perfection dans toute la suite que si tout le mal n’était pas arrivé, il faut dire que Dieu le permet, et non pas qu’il le veut, quoiqu’il y concoure à cause des lois de nature qu’il a établies, et parce qu’il en sait tirer un plus grand bien.
8. ‑ Pour distinguer les actions de Dieu et des créatures, on explique en quoi consiste la notion d’une substance individuelle.
Il
est assez difficile de distinguer les actions de Dieu de celles des
créatures ; car il y en a qui croient que Dieu fait tout, d’autres
s’imaginent qu’il ne fait que conserver la force qu’il a donnée aux
créatures : la suite fera voir combien l’un ou l’autre se peut dire. Or
puisque les actions et passions appartiennent proprement aux substances
individuelles (actiones sunt suppositorum), il serait nécessaire
d’expliquer ce que c’est qu’une telle substance. Il est bien vrai que, lorsque
plusieurs prédicats s’attribuent à un même sujet, et que ce sujet ne s’attribue
à aucun autre, on l’appelle substance individuelle ; mais cela n’est pas
assez et une telle explication n’est que nominale. Il faut donc considérer ce
que c’est que d’être attribué véritablement à un certain sujet. Or il est
constant que toute prédication véritable a quelque fondement dans la nature des
choses, et lorsqu’une proposition n’est pas identique, c’est-à-dire lorsque le
prédicat n’est pas compris expressément dans le sujet, il faut qu’il y soit
compris virtuellement, et c’est ce que les philosophes appellent in-esse,
en disant que le prédicat est dans le sujet. Ainsi il faut que le terme du
sujet enferme toujours celui du prédicat, en sorte que celui qui entendrait
parfaitement la notion du sujet, jugerait aussi que le prédicat lui appartient.
Cela étant, nous pouvons dire que la nature d’une substance individuelle ou
d’un être complet est d’avoir une notion si accomplie qu’elle soit suffisante à
comprendre et à en faire déduire tous les prédicats du sujet à qui cette notion
est attribuée. Au lieu que l’accident est un être dont la notion n’enferme
point tout ce qu’on peut attribuer au sujet à qui on attribue cette notion.
Ainsi la qualité de roi qui appartient à Alexandre le Grand, faisant
abstraction du sujet, n’est pas assez déterminée à un individu, et n’enferme
point les autres qualités du même sujet, ni tout ce que la notion de ce prince
comprend, au lieu que Dieu voyant la notion individuelle ou hecceïté
d’Alexandre, y voit en même temps le fondement et la raison de tous les
prédicats qui se peuvent dire de lui véritablement, comme par exemple qu’il
vaincrait Darius et Porus, jusqu’à y connaître a priori (et non par
expérience) s’il est mort d’une mort naturelle ou par poison, ce que nous ne
pouvons savoir que par l’histoire. Aussi, quand on considère bien la connexion
des choses, on peut dire qu’il y a de tout temps dans l’âme d’Alexandre des
restes de tout ce qui lui est arrivé, et les marques de tout ce qui lui
arrivera, et même des traces de tout ce qui se passe dans l’univers, quoiqu’il
n’appartienne qu’à Dieu de les reconnaître toutes.
9. ‑ Que chaque substance singulière exprime tout l’univers à sa manière, et que dans sa notion tous ses événements sont compris avec toutes leurs circonstances et toute la suite des choses extérieures.
Il
s’ensuit de cela plusieurs paradoxes considérables ; comme entre autres
qu’il n’est pas vrai que deux substances se ressemblent entièrement et soient
différentes solo numero, et que ce que saint Thomas assure sur ce
point des anges ou intelligences (quod ibi omne individuum sit species
infima) est vrai de toutes les substances, pourvu qu’on prenne la
différence spécifique comme la prennent les géomètres à l’égard de leurs
figures ; item qu’une substance ne saurait commencer que par
création, ni périr que par annihilation ; qu’on ne divise pas une
substance en deux, ni qu’on ne fait pas de deux une, et qu’ainsi le nombre des
substances naturellement n’augmente et ne diminue pas, quoiqu’elles soient
souvent transformées. De plus, toute substance est comme un monde entier et
comme un miroir de Dieu ou bien de tout l’univers, qu’elle exprime chacune à sa
façon, à peu près comme une même ville est diversement représentée selon les
différentes situations de celui qui la regarde. Ainsi l’univers est en quelque
façon multiplié autant de fois qu’il y a de substances, et la gloire de Dieu
est redoublée de même par autant de représentations toutes différentes de son
ouvrage. On peut même dire que toute substance porte en quelque façon le
caractère de la sagesse infinie et de la toute-puissance de Dieu, et l’imite
autant qu’elle en est susceptible. Car elle exprime, quoique confusément, tout
ce qui arrive dans l’univers, passé, présent ou avenir, ce qui a quelque
ressemblance à une perception ou connaissance infinie ; et comme toutes
les autres substances expriment celle-ci à leur tour, et s’y accommodent, on
peut dire qu’elle étend sa puissance sur toutes les autres à l’imitation de la
toute-puissance du Créateur.
10. ‑ Que l’opinion des formes substantielles a quelque chose de solide, mais que ces formes ne changent rien dans les phénomènes et ne doivent point être employées pour expliquer les effets particuliers.
Il
semble que les anciens aussi bien que tant d’habiles gens accoutumés aux
méditations profondes, qui ont enseigné la théologie et la philosophie il y a
quelques siècles, et dont quelques-uns sont recommandables pour leur sainteté,
ont eu quelque connaissance de ce que nous venons de dire, et c’est ce qui les
a fait introduire et maintenir les formes substantielles qui sont aujourd’hui
si décriées. Mais ils ne sont pas si éloignés de la vérité, ni si ridicules que
le vulgaire de nos nouveaux philosophes se l’imagine. Je demeure d’accord que
la considération de ces formes ne sert de rien dans le détail de la physique,
et ne doit point être employée à l’explication des phénomènes en particulier.
Et c’est en quoi nos scolastiques ont manqué, et les médecins du temps passé à
leur exemple, croyant de rendre raison des propriétés des corps en faisant
mention des formes et des qualités, sans se mettre en peine d’examiner la
manière de l’opération ; comme si on se voulait contenter de dire qu’une
horloge a la qualité horodictique provenant de sa forme, sans considérer en
quoi tout cela consiste. Ce qui peut suffire, en effet, à celui qui l’achète,
pourvu qu’il en abandonne le soin à un autre. Mais ce manquement et mauvais
usage des formes ne doit pas nous faire rejeter une chose dont la connaissance
est si nécessaire en métaphysique que sans cela je tiens qu’on ne saurait bien
connaître les premiers principes ni élever assez l’esprit à la connaissance des
natures incorporelles et des merveilles de Dieu. Cependant, comme un géomètre
n’a pas besoin de s’embarrasser l’esprit du fameux labyrinthe de la composition
du continu, et qu’aucun philosophe moral et encore moins un jurisconsulte ou
politique n’a point besoin de se mettre en peine des grandes difficultés qui se
trouvent dans la conciliation du libre arbitre et de la Providence de Dieu,
puisque le géomètre peut achever toutes ses démonstrations, et le politique
peut terminer toutes ses délibérations sans entrer dans ces discussions, qui ne
laissent pas d’être nécessaires et importantes dans la philosophie et dans la
théologie : de même un physicien peut rendre raison des expériences, se
servant tantôt des expériences plus simples déjà faites, tantôt des
démonstrations géométriques et mécaniques, sans avoir besoin des considérations
générales qui sont d’une autre sphère ; et s’il y emploie le concours de
Dieu ou bien quelque âme, archée, ou autre chose de cette nature, il extravague
aussi bien que celui qui, dans une délibération importante de pratique,
voudrait entrer dans les grands raisonnements sur la nature du destin et de
notre liberté ; comme en effet les hommes font assez souvent cette faute
sans y penser, lorsqu’ils s’embarrassent l’esprit par la considération de la
fatalité, et même parfois sont détournés par là de quelque bonne résolution ou
de quelque soin nécessaire.
11. ‑ Que les méditations des théologiens et des philosophes qu’on appelle scolastiques ne sont pas à mépriser entièrement.
Je
sais que j’avance un grand paradoxe en prétendant de réhabiliter en quelque
façon l’ancienne philosophie et de rappeler postliminio les formes
substantielles presque bannies ; mais peut-être qu’on ne me condamnera pas
légèrement, quand on saura que j’ai assez médité sur la philosophie moderne,
que j’ai donné bien du temps aux expériences de physique et aux démonstrations
de géométrie, et que j’ai été longtemps persuadé de la vanité de ces êtres, que
j’ai été enfin obligé de reprendre malgré moi et comme par force, après avoir
fait moi-même des recherches qui m’ont fait reconnaître que nos modernes ne
rendent pas assez de justice à saint Thomas et à d’autres grands hommes de ce
temps-là, et qu’il y a dans les sentiments des philosophes et théologiens
scolastiques bien plus de solidité qu’on ne s’imagine, pourvu qu’on s’en serve
à propos et en leur lieu. Je suis même persuadé que, si quelque esprit exact et
méditatif prenait la peine d’éclaircir et de digérer leur pensée à la façon des
géomètres analytiques, il y trouverait un trésor de quantité de vérités très
importantes et tout à fait démonstratives.
12. ‑ Que les notions qui consistent dans l’étendue enferment quelque chose d’imaginaire et ne sauraient constituer la substance des corps.
Mais,
pour reprendre le fil de nos considérations, je crois que celui qui méditera
sur la nature de la substance, que j’ai expliquée ci-dessus, trouvera que toute
la nature du corps ne consiste pas seulement dans l’étendue, c’est-à-dire dans
la grandeur, figure et mouvement, mais qu’il faut nécessairement y reconnaître quelque
chose qui ait du rapport aux âmes, et qu’on appelle communément forme
substantielle, bien qu’elle ne change rien dans les phénomènes, non plus que
l’âme des bêtes, si elles en ont. On peut même démontrer que la notion de la
grandeur, de la figure et du mouvement n’est pas si distincte qu’on s’imagine
et qu’elle enferme quelque chose d’imaginaire et de relatif à nos perceptions,
comme le sont encore (quoique bien davantage) la couleur, la chaleur, et autres
qualités semblables dont on peut douter si elles se trouvent véritablement dans
la nature des choses hors de nous. C’est pourquoi ces sortes de qualités ne
sauraient constituer aucune substance. Et s’il n’y a point d’autre principe
d’identité dans les corps que ce que nous venons de dire, jamais un corps ne
subsistera plus d’un moment. Cependant les âmes et les formes substantielles
des autres corps sont bien différentes des âmes intelligentes, qui seules
connaissent leurs actions, et qui non seulement ne périssent point
naturellement, mais même gardent toujours le fondement de la connaissance de ce
qu’elles sont ; ce qui les rend seules susceptibles de châtiment et de
récompense, et les fait citoyens de la république de l’univers, dont Dieu est
le monarque ; aussi s’ensuit-il que tout le reste des créatures leur doit
servir, de quoi nous parlerons tantôt plus amplement.
13. ‑ Comme la notion individuelle de chaque personne renferme une fois pour toutes ce qui lui arrivera jamais, on y voit les preuves a priori de la vérité de chaque événement, ou pourquoi l’un est arrivé plutôt que l’autre, mais ces vérités, quoique assurées, ne laissent pas d’être contingentes, étant fondées sur le libre arbitre de Dieu ou des créatures, dont le choix a toujours ses raisons qui inclinent sans nécessiter.
Mais
avant que de passer plus loin, il faut tâcher de satisfaire à une grande
difficulté qui peut naître des fondements que nous avons jetés ci-dessus. Nous
avons dit que la notion d’une substance individuelle enferme une fois pour
toutes tout ce qui lui peut jamais arriver, et qu’en considérant cette notion
on y peut voir tout ce qui se pourra véritablement énoncer d’elle, comme nous
pouvons voir dans la nature du cercle toutes les propriétés qu’on en peut
déduire. Mais il semble que par là la différence des vérités contingentes et
nécessaires sera détruite, que la liberté humaine n’aura plus aucun lieu, et
qu’une fatalité absolue régnera sur toutes nos actions aussi bien que sur tout
le reste des événements du monde. A quoi je réponds qu’il faut faire
distinction entre ce qui est certain et ce qui est nécessaire : tout le
monde demeure d’accord que les futurs contingents sont assurés, puisque Dieu
les prévoit, mais on n’avoue pas, pour cela, qu’ils soient nécessaires. Mais
(dira-t-on) si quelque conclusion se peut déduire infailliblement d’une
définition ou notion, elle sera nécessaire. Or est-il que nous soutenons que
tout ce qui doit arriver à quelque personne est déjà compris virtuellement dans
sa nature ou notion, comme les propriétés le sont dans la définition du cercle,
ainsi la difficulté subsiste encore. Pour y satisfaire solidement, je dis que
la connexion ou consécution est de deux sortes : l’une est absolument
nécessaire dont le contraire implique contradiction, et cette déduction a lieu
dans les vérités éternelles, comme sont celles de géométrie ; l’autre
n’est nécessaire qu’ex hypothesi et pour ainsi dire par accident, mais
elle est contingente en elle-même, lorsque le contraire n’implique point. Et
cette connexion est fondée, non pas sur les idées toutes pures et sur le simple
entendement de Dieu, mais encore sur ses décrets libres, et sur la suite de
l’univers. Venons à un exemple : puisque Jules César deviendra dictateur
perpétuel et maître de la république, et renversera la liberté des Romains,
cette action est comprise dans sa notion, car nous supposons que c’est la
nature d’une telle notion parfaite d’un sujet de tout comprendre, afin que le
prédicat y soit enfermé, ut possit inesse subjecto. On pourrait dire que
ce n’est pas en vertu de cette notion ou idée qu’il doit commettre cette
action, puisqu’elle ne lui convient que parce que Dieu sait tout. Mais on
insistera que sa nature ou forme répond à cette notion, et puisque Dieu lui a
imposé ce personnage il lui est désormais nécessaire d’y satisfaire. J’y pourrais
répondre par l’instance des futurs contingents, car ils n’ont rien encore de
réel que dans l’entendement et volonté de Dieu, et puisque Dieu leur y a donné
cette forme par avance, il faudra tout de même qu’ils y répondent. Mais j’aime
mieux satisfaire aux difficultés que de les excuser par l’exemple de quelques
autres difficultés semblables, et ce que je vais dire servira à éclaircir aussi
bien l’une que l’autre. C’est donc maintenant qu’il faut appliquer la
distinction des connexions, et je dis que ce qui arrive conformément à ces
avances est assuré, mais qu’il n’est pas nécessaire, et si quelqu’un faisait le
contraire, il ne ferait rien d’impossible en soi-même, quoi qu’il soit
impossible (ex hypothesi) que cela arrive. Car si quelque homme était capable
d’achever toute la démonstration, en vertu de laquelle il pourrait prouver
cette connexion du sujet qui est César et du prédicat qui est son entreprise
heureuse ; il ferait voir, en effet, que la dictature future de César a
son fondement dans sa notion ou nature, qu’on y voit une raison pourquoi il a
plutôt résolu de passer le Rubicon que de s’y arrêter, et pourquoi il a plutôt
gagné que perdu la journée de Pharsale, et qu’il était raisonnable et par
conséquent assuré que cela arrivât, mais non pas qu’il est nécessaire en
soi-même, ni que le contraire implique contradiction. A peu près comme il est
raisonnable et assuré que Dieu fera toujours le meilleur, quoique ce qui est
moins parfait n’implique point. Car on trouverait que cette démonstration de ce
prédicat de César n’est pas aussi absolue que celles des nombres, ou de la
géométrie, mais qu’elle suppose la suite des choses que Dieu a choisie
librement, et qui est fondée sur le premier décret libre de Dieu, qui porte de
faire toujours ce qui est le plus parfait, et sur le décret que Dieu a fait (en
suite du premier) à l’égard de la nature humaine, qui est que l’homme fera
toujours (quoique librement) ce qui paraîtra le meilleur. Or toute vérité qui
est fondée sur ces sortes de décrets est contingente, quoiqu’elle soit
certaine ; car ces décrets ne changent point la possibilité des choses, et
comme j’ai déjà dit, quoique Dieu choisisse toujours le meilleur assurément,
cela n’empêche pas que ce qui est moins parfait ne soit et demeure possible en
lui-même, bien qu’il n’arrivera point, car ce n’est pas son impossibilité, mais
son imperfection, qui le fait rejeter. Or rien n’est nécessaire dont l’opposé
est possible. On sera donc en état de satisfaire à ces sortes de difficultés,
quelque grandes qu’elles paraissent (et en effet elles ne sont pas moins
pressantes à l’égard de tous les autres qui ont jamais traité cette matière),
pourvu qu’on considère bien que toutes les propositions contingentes ont des
raisons pour être plutôt ainsi qu’autrement, ou bien (ce qui est la même chose)
qu’elles ont des preuves a priori de leur vérité qui les rendent
certaines, et qui montrent que la connexion du sujet et du prédicat de ces
propositions a son fondement dans la nature de l’un et de l’autre ; mais
qu’elles n’ont pas des démonstrations de nécessité, puisque ces raisons ne sont
fondées que sur le principe de la contingence ou de l’existence des choses,
c’est-à-dire sur ce qui est ou qui paraît le meilleur parmi plusieurs choses
également possibles ; au lieu que les vérités nécessaires sont fondées sur
le principe de contradiction et sur la possibilité ou impossibilité des
essences mêmes, sans avoir égard en cela à la volonté libre de Dieu ou des
créatures.
14. ‑ Dieu produit diverses substances, selon les différentes vues qu’il a de l’univers, et par l’intervention de Dieu la nature propre de chaque substance porte que ce qui arrive à l’une répond à ce qui arrive à toutes les autres, sans qu’elles agissent immédiatement l’une sur l’autre.
Après avoir connu, en quelque façon, en quoi consiste la nature des substances, il faut tâcher d’expliquer la dépendance que les unes ont des autres, et leurs actions et passions. Or il est premièrement très manifeste que les substances créées dépendent de Dieu qui les conserve et même qui les produit continuellement par une manière d’émanation, comme nous produisons nos pensées. Car Dieu tournant pour ainsi dire de tous côtés et de toutes les façons le système général des phénomènes qu’il trouve bon de produire pour manifester sa gloire, et regardant toutes les faces du monde de toutes les manières possibles, puisqu’il n’y a point de rapport qui échappe à son omniscience, le résultat de chaque vue de l’univers, comme regardé d’un certain endroit, est une substance qui exprime l’univers conformément à cette vue, si Dieu trouve bon de rendre sa pensée effective et de produire cette substance. Et comme la vue de Dieu est toujours véritable, nos perceptions le sont aussi, mais ce sont nos jugements qui sont de nous et qui nous trompent. Or nous avons dit ci-dessus et il s’ensuit de ce que nous venons de dire, que chaque substance est comme un monde à part, indépendant de toute autre chose, hors de Dieu ; ainsi tous nos phénomènes, c’est-à-dire tout ce qui nous peut jamais arriver, ne sont que des suites de notre être ; et comme ces phénomènes gardent un certain ordre conforme à notre nature, ou pour ainsi dire au monde qui est en nous, qui fait que nous pouvons faire des observations utiles pour régler notre conduite qui sont justifiées par le succès des phénomènes futurs, et qu’ainsi nous pouvons souvent juger de l’avenir par le passé sans nous tromper, cela suffirait pour dire que ces phénomènes sont véritables sans nous mettre en peine s’ils sont hors de nous et si d’autres s’en aperçoivent aussi : cependant, il est très vrai que les perceptions ou expressions de toutes les substances s’entre-répondent, en sorte que chacun suivant avec soin certaines raisons ou lois qu’il a observées, se rencontre avec l’autre qui en fait autant, comme lorsque plusieurs s’étant accordés de se trouver ensemble en quelque endroit à un certain jour préfixe, le peuvent faire effectivement s’ils veulent. Or, quoique tous expriment les mêmes phénomènes, ce n’est pas pour cela que leurs expressions soient parfaitement semblables, mais il suffit qu’elles soient proportionnelles ; comme plusieurs spectateurs croient voir la même chose, et s’entre-entendent en effet, quoique chacun voie et parle selon la mesure de sa vue. Or, il n’y a que Dieu (de qui tous les individus émanent continuellement, et qui voit l’univers non seulement comme ils le voient, mais encore tout autrement qu’eux tous), qui soit cause de cette correspondance de leurs phénomènes, et qui fasse que ce qui est particulier à l’un, soit public à tous ; autrement il n’y aurait point de liaison. On pourrait donc dire en quelque façon, et dans un bon sens, quoique éloigné de l’usage, qu’une substance particulière n’agit jamais sur une autre substance particulière et n’en pâtit non plus, si on considère que ce qui arrive à chacune n’est qu’une suite de son idée ou notion complète toute seule, puisque cette idée enferme déjà tous les prédicats ou événements, et exprime tout l’univers. En effet, rien ne nous peut arriver que des pensées et des perceptions, et toutes nos pensées et nos perceptions futures ne sont que des suites, quoique contingentes, de nos pensées et perceptions précédentes, tellement que si j’étais capable de considérer distinctement tout ce qui m’arrive ou paraît à cette heure, j’y pourrais voir tout ce qui m’arrivera ou me paraîtra à tout jamais ; ce qui ne manquerait pas, et m’arriverait tout de même, quand tout ce qui est hors de moi serait détruit, pourvu qu’il ne restât que Dieu et moi. Mais comme nous attribuons à d’autres choses comme à des causes agissant sur nous ce que nous apercevons d’une certaine manière, il faut considérer le fondement de ce jugement, et ce qu’il y a de véritable.
15. ‑ L’action d’une substance finie sur l’autre ne consiste que dans l’accroissement du degré de son expression joint à la diminution de celle de l’autre, autant que Dieu les oblige de s’accommoder ensemble.
Mais
sans entrer dans une longue discussion, il suffit à présent, pour concilier le
langage métaphysique avec la pratique, de remarquer que nous nous attribuons
davantage et avec raison les phénomènes que nous exprimons plus parfaitement,
et que nous attribuons aux autres substances ce que chacune exprime le mieux.
Ainsi une substance qui est d’une étendue infinie, en tant qu’elle exprime
tout, devient limitée par la manière de son expression plus ou moins parfaite.
C’est donc ainsi qu’on peut concevoir que les substances s’entr’empêchent ou se
limitent, et par conséquent on peut dire dans ce sens qu’elles agissent l’une
sur l’autre, et sont obligées pour ainsi dire de s’accommoder entre elles. Car
il peut arriver qu’un changement qui augmente l’expression de l’une, diminue
celle de l’autre. Or la vertu d’une substance particulière est de bien exprimer
la gloire de Dieu, et c’est par là qu’elle est moins limitée. Et chaque chose
quand elle exerce sa vertu ou puissance, c’est-à-dire quand elle agit, change
en mieux et s’étend, en tant qu’elle agit : lors donc qu’il arrive un
changement dont plusieurs substances sont affectées (comme en effet tout changement
les touche toutes), je crois qu’on peut dire que celle qui immédiatement par là
passe à un plus grand degré de perfection ou à une expression plus parfaite,
exerce sa puissance, et agit, et celle qui passe à un moindre degré fait
connaître sa faiblesse, et pâtit. Aussi tiens-je que toute action d’une
substance qui a de la perfection importe quelque volupté, et toute
passion quelque douleur, et vice versa. Cependant, il peut bien
arriver qu’un avantage présent soit détruit par un plus grand mal dans la
suite ; d’où vient qu’on peut pécher en agissant ou exerçant sa puissance
et en trouvant du plaisir.
16.‑ Le concours extraordinaire de Dieu est compris dans ce que notre essence exprime, car cette expression s’étend à tout, mais il surpasse les forces de notre nature ou notre expression distincte, laquelle est finie et suit certaines maximes subalternes.
Il
ne reste à présent que d’expliquer comment il est possible que Dieu ait
quelquefois de l’influence sur les hommes ou sur les autres substances par un
concours extraordinaire et miraculeux, puisqu’il semble que rien ne leur peut
arriver d’extraordinaire ni de surnaturel, vu que tous leurs événements ne sont
que des suites de leur nature. Mais il faut se souvenir de ce que nous avons
dit ci-dessus à l’égard des miracles dans l’univers, qui sont toujours
conformes à la loi universelle de l’ordre général, quoiqu’ils soient au-dessus
des maximes subalternes. Et d’autant que toute personne ou substance est comme
un petit monde qui exprime le grand, on peut dire de même que cette action
extraordinaire de Dieu sur cette substance ne laisse pas d’être miraculeuse,
quoiqu’elle soit comprise dans l’ordre général de l’univers en tant qu’il est
exprimé par l’essence ou notion individuelle de cette substance. C’est
pourquoi, si nous comprenons dans notre nature tout ce qu’elle exprime, rien ne
lui est surnaturel, car elle s’étend à tout, un effet exprimant toujours sa
cause et Dieu étant la véritable cause des substances. Mais comme ce que notre
nature exprime plus parfaitement lui appartient d’une manière particulière,
puisque c’est en cela que sa puissance consiste, et qu’elle est limitée, comme
je viens de l’expliquer, il y a bien des choses qui surpassent les forces de
notre nature, et même celles de toutes les natures limitées. Par conséquent,
afin de parler plus clairement, je dis que les miracles et les concours
extraordinaires de Dieu ont cela de propre qu’ils ne sauraient être prévus par
le raisonnement d’aucun esprit créé, quelque éclairé qu’il soit, parce que la
compréhension distincte de l’ordre général les surpasse tous ; au lieu que
tout ce qu’on appelle naturel dépend des maximes moins générales que les
créatures peuvent comprendre. Afin donc que les paroles soient aussi
irrépréhensibles que le sens, il serait bon de lier certaines manières de
parler avec certaines pensées, et on pourrait appeler notre essence ou idée, ce
qui comprend tout ce que nous exprimons, et comme elle exprime notre union avec
Dieu même, elle n’a point de limites et rien ne la passe. Mais ce qui est
limité en nous pourra être appelé notre nature ou notre puissance, et à cet
égard ce qui passe les natures de toutes les substances créées, est surnaturel.
17. ‑ Exemple d’une maxime subalterne ou loi de la nature, où il est montré que Dieu conserve toujours la même force, mais non pas la même quantité de mouvement, contre les cartésiens et plusieurs autres.
J’ai
déjà souvent fait mention des maximes subalternes ou des lois de la nature, et
il semble qu’il serait bon d’en donner un exemple : communément nos
nouveaux philosophes se servent de cette règle fameuse que Dieu conserve
toujours la même quantité de mouvement dans le monde. En effet, elle est fort
plausible, et du temps passé, je la tenais pour indubitable. Mais depuis j’ai
reconnu en quoi consiste la faute. C’est que M. Descartes et bien d’autres
habiles mathématiciens ont cru que la quantité de mouvement, c’est-à-dire la
vitesse multipliée par la grandeur du mobile, convient entièrement à la force
mouvante, ou pour parler géométriquement, que les forces sont en raison
composée des vitesses et des corps. Or il est bien raisonnable que la même
force se conserve toujours dans l’univers. Aussi quand on prend garde aux
phénomènes on voit bien que le mouvement perpétuel mécanique n’a point de lieu,
parce qu’ainsi la force d’une machine, qui est toujours un peu diminuée par la
friction et doit finir bientôt, se réparerait, et par conséquent s’augmenterait
d’elle-même sans quelque impulsion nouvelle du dehors ; et on remarque
aussi que la force d’un corps n’est pas diminuée qu’à mesure qu’il en donne à
quelques corps contigus ou à ses propres parties en tant qu’elles ont un
mouvement à part. Ainsi ils ont cru que ce qui peut se dire de la force se
pourrait aussi dire de la quantité de mouvement. Mais, pour en montrer la
différence, je suppose qu’un corps tombant d’une certaine hauteur acquiert la
force d’y remonter, si sa direction le porte ainsi, à moins qu’il ne se trouve
quelques empêchements : par exemple un pendule remonterait parfaitement à
la hauteur dont il est descendu, si la résistance de l’air et de quelques
autres petits obstacles ne diminuaient un peu sa force acquise. Je suppose
aussi qu’il faut autant de force pour élever un corps A d’une livre à la
hauteur CD de quatre toises, que d’élever un corps B de quatre livres à la
hauteur EF d’une toise. Tout cela est accordé par nos nouveaux philosophes. Il
est donc manifeste que le corps A étant tombé
de la hauteur CD a acquis autant de force précisément
que le corps B tombé de la hauteur EF ; car le corps B étant parvenu en F
et y ayant la force de remonter jusqu’à E (par la première supposition), a par
conséquent la force de porter un corps de quatre livres, c’est-à-dire son
propre corps, à la hauteur EF d’une toise, et de même le corps A étant parvenu
en D et y ayant la force de remonter jusqu’à C, a la force de porter un corps
d’une livre, c’est-à-dire son propre corps, à la hauteur CD de quatre toises.
Donc (par la seconde supposition) la force de ces deux corps est égale. Voyons
maintenant si la quantité de mouvement est aussi la même de part et
d’autre : mais c’est là où on sera surpris de trouver une différence
grandissime. Car il a été démontré par Galilée que la vitesse acquise par la
chute CD est double de la vitesse acquise par la chute EF, quoique la hauteur
soit quadruple. Multiplions donc le corps A, qui est comme 1, par sa vitesse,
qui est comme 2, le produit ou la quantité de mouvement sera comme 2 ; et
de l’autre part multiplions le corps B, qui est comme 4, par sa vitesse qui est
comme 1, le produit ou la quantité de mouvement sera comme 4 ; donc la
quantité de mouvement du corps A au point D est la moitié de la quantité de
mouvement du corps B au point F, et cependant leurs forces sont égales ;
donc il y a bien de la différence entre la quantité de mouvement et la force,
ce qu’il fallait montrer. On voit par là comment la force doit être estimée par
la quantité de l’effet qu’elle peut produire, par exemple par la hauteur à
laquelle un corps pesant d’une certaine grandeur et espèce peut être élevé, ce
qui est bien différent de la vitesse qu’on lui peut donner. Et pour lui donner
le double de la vitesse, il faut plus que le double de la force. Rien n’est
plus simple que cette preuve ; et M. Descartes n’est tombé ici dans
l’erreur que parce qu’il se fiait trop à ses pensées, lors même qu’elles
n’étaient pas encore assez mûres. Mais je m’étonne que depuis ses sectateurs ne
se sont pas aperçus de cette faute : et j’ai peur qu’ils ne commencent peu
à peu d’imiter quelques péripatéticiens, dont ils se moquent, et qu’ils ne
s’accoutument comme eux de consulter plutôt les livres de leur maître que la
raison et la nature.
18. ‑ La distinction de la force et de la quantité de mouvement est importante entre autres pour juger qu’il faut recourir à des considérations métaphysiques séparées de l’étendue afin d’expliquer les phénomènes des corps.
Cette
considération de la force distinguée de la quantité de mouvement est assez
importante non seulement en physique et en mécanique pour trouver les
véritables lois de la nature et règles du mouvement, et pour corriger même
plusieurs erreurs de pratique qui se sont glissées dans les écrits de quelques
habiles mathématiciens, mais encore dans la métaphysique pour mieux entendre
les principes, car le mouvement, si on n’y considère que ce qu’il comprend
précisément et formellement, c’est-à-dire un changement de place, n’est pas une
chose entièrement réelle, et quand plusieurs corps changent de situation entre
eux, il n’est pas possible de déterminer par la seule considération de ces
changements, à qui entre eux le mouvement ou le repos doit être attribué, comme
je pourrais faire voir géométriquement, si je m’y voulais arrêter maintenant.
Mais la force ou cause prochaine de ces changements est quelque chose de plus
réel, et il y a assez de fondement pour l’attribuer à un corps plus qu’à
l’autre ; aussi n’est-ce que par là qu’on peut connaître à qui le
mouvement appartient davantage. Or cette force est quelque chose de différent
de la grandeur de la figure et du mouvement, et on peut juger par là que tout
ce qui est conçu dans le corps ne consiste pas uniquement dans l’étendue et
dans ses modifications, comme nos modernes se persuadent. Ainsi nous sommes
encore obligés de rétablir quelques êtres ou formes, qu’ils ont bannis. Et il
paraît de plus en plus, quoique tous les phénomènes particuliers de la nature
se puissent expliquer mathématiquement ou mécaniquement par ceux qui les
entendent, que néanmoins les principes généraux de la nature corporelle et de
la mécanique même sont plutôt métaphysiques que géométriques, et appartiennent
plutôt à quelques formes ou natures indivisibles comme causes des apparences
qu’à la masse corporelle ou étendue. Réflexion qui est capable de réconcilier
la philosophie mécanique des modernes avec la circonspection de quelques
personnes intelligentes et bien intentionnées qui craignent avec quelque raison
qu’on ne s’éloigne trop des êtres immatériels au préjudice de la piété.
19. ‑ Utilité des causes finales dans la physique.
Comme je n’aime pas de juger des gens en mauvaise part, je n’accuse pas nos nouveaux philosophes, qui prétendent de bannir les causes finales de la physique, mais je suis néanmoins obligé d’avouer que les suites de ce sentiment me paraissent dangereuses, surtout quand je le joins à celui que j’ai réfuté au commencement de ce discours, qui semble aller à les ôter tout à fait comme si Dieu ne se proposait aucune fin ni bien, en agissant , ou comme si le bien n’était pas l’objet de sa volonté. Et pour moi je tiens au contraire que c’est là où il faut chercher le principe de toutes les existences et des lois de la nature, parce que Dieu se propose toujours le meilleur et le plus parfait. Je veux bien avouer que nous sommes sujets à nous abuser quand nous voulons déterminer les fins ou conseils de Dieu, mais ce n’est que lorsque nous les voulons borner à quelque dessein particulier, croyant qu’il n’a eu en vue qu’une seule chose, au lieu qu’il a en même temps égard à tout ; comme lorsque nous croyons que Dieu n’a fait le monde que pour nous, c’est un grand abus, quoiqu’il soit très véritable qu’il l’a fait tout entier pour nous, et qu’il n’y a rien dans l’univers qui ne nous touche et qui ne s’accommode aussi aux égards qu’il a pour nous, suivant les principes posés ci-dessus. Ainsi lorsque nous voyons quelque bon effet ou quelque perfection qui arrive ou qui s’ensuit des ouvrages de Dieu, nous pouvons dire sûrement que Dieu se l’est proposée. Car il ne fait rien par hasard, et n’est pas semblable à nous, à qui il échappe quelquefois de bien faire. C’est pourquoi, bien loin qu’on puisse faillir en cela, comme font les politiques outrés qui s’imaginent trop de raffinement dans les desseins des princes, ou comme font des commentateurs qui cherchent trop d’érudition dans leur auteur ; on ne saurait attribuer trop de réflexions à cette sagesse infinie, et il n’y a aucune matière où il y ait moins d’erreur à craindre tandis qu’on ne fait qu’affirmer, et pourvu qu’on se garde ici des propositions négatives qui limitent les desseins de Dieu. Tous ceux qui voient l’admirable structure des animaux se trouvent portés à reconnaître la sagesse de l’auteur des choses, et je conseille à ceux qui ont quelque sentiment de piété et même de véritable philosophie, de s’éloigner des phrases de quelques esprits forts prétendus, qui disent qu’on voit parce qu’il se trouve qu’on a des yeux, sans que les yeux aient été faits pour voir. Quand on est sérieusement dans ces sentiments qui donnent tout à la nécessité de la matière ou à un certain hasard (quoique l’un et l’autre doivent paraître ridicules à ceux qui entendent ce que nous avons expliqué ci-dessus), il est difficile qu’on puisse reconnaître un auteur intelligent de la nature. Car l’effet doit répondre à sa cause, et même il se connaît le mieux par la connaissance de la cause et il est déraisonnable d’introduire une intelligence souveraine ordonnatrice des choses et puis, au lieu d’employer sa sagesse, ne se servir que des propriétés de la matière pour expliquer les phénomènes. Comme si, pour rendre raison d’une conquête qu’un grand prince a faite en prenant quelque place d’importance, un historien voulait dire que c’est parce que les petits corps de la poudre à canon étant délivrés à l’attouchement d’une étincelle se sont échappés avec une vitesse capable de pousser un corps dur et pesant contre les murailles de la place, pendant que les branches des petits corps qui composent le cuivre du canon étaient assez bien entrelacées, pour ne se pas disjoindre par cette vitesse ; au lieu de faire voir comment la prévoyance du conquérant lui a fait choisir le temps et les moyens convenables, et comment sa puissance a surmonté tous les obstacles.
20
‑ Passage remarquable de Socrate chez Platon contre les philosophes trop
matériels.
Cela
me fait souvenir d’un beau passage de Socrate dans le Phédon de Platon,
qui est merveilleusement conforme à mes sentiments sur ce point, et semble être
fait exprès contre nos philosophes trop matériels. Aussi ce rapport m’a donné
envie de le traduire, quoiqu’il soit un peu long ; peut-être que cet
échantillon pourra donner occasion à quelqu’un de nous faire part de quantité
d’autres pensées belles et solides qui se trouvent dans les écrits de ce fameux
auteur. « J’entendis un jour, dit-il, quelqu’un lire dans un livre
d’Anaxagore, où il y avait ces paroles qu’un être intelligent était cause de
toutes choses, et qu’il les avait disposées et ornées. Cela me plut
extrêmement, car je croyais que si le monde était l’effet d’une intelligence,
tout serait fait de la manière la plus parfaite qu’il eût été possible. C’est
pourquoi je croyais que celui qui voudrait rendre raison pourquoi les choses
s’engendrent ou périssent ou subsistent devrait chercher ce qui serait
convenable à la perfection de chaque chose. Ainsi l’homme n’aurait à considérer
en soi ou en quelque autre chose que ce qui serait le meilleur et le plus
parfait. Car celui qui connaîtrait le plus parfait jugerait aisément par là de
ce qui serait imparfait, parce qu’il n’y a qu’une même science de l’un et de
l’autre. Considérant tout ceci, je me réjouissais d’avoir trouvé un maître qui
pourrait enseigner les raisons des choses : par exemple, si la terre était
plutôt ronde que plate, et pourquoi il ait été mieux qu’elle fût ainsi
qu’autrement. De plus, je m’attendais qu’en disant que la terre est au milieu
de l’univers, ou non, il m’expliquerait pourquoi cela ait été le plus
convenable. Et qu’il m’en dirait autant du soleil, de la lune, des étoiles et
de leurs mouvements. Et qu’enfin, après avoir montré ce qui serait convenable à
chaque chose en particulier, il me montrerait ce qui serait le meilleur en
général. Plein de cette espérance, je pris et je parcourus les livres
d’Anaxagore avec grand empressement ; mais je me trouvai bien éloigné de
mon compte, car je fus surpris de voir qu’il ne se servait point de cette
intelligence gouvernatrice qu’il avait mise en avant, qu’il ne parlait plus de
l’ornement ni de la perfection des choses, et qu’il introduisait certaines
matières éthériennes peu vraisemblables. En quoi il faisait comme celui qui,
ayant dit que Socrate fait les choses avec intelligence, et venant par après à
expliquer en particulier les causes de ses actions, dirait qu’il est assis ici,
parce qu’il a un corps composé d’os, de chair et de nerfs, que les os sont
solides, mais qu’ils ont des intervalles ou junctures, que les nerfs peuvent
être tendus et relâchés, que c’est par là que le corps est flexible et enfin
que je suis assis. Ou si voulant rendre raison de ce présent discours, il
aurait recours à l’air, aux organes de voix et d’ouïe, et semblables choses,
oubliant cependant les véritables causes, savoir que les Athéniens ont cru
qu’il serait mieux fait de me condamner que de m’absoudre, et que j’ai cru,
moi, mieux faire de demeurer assis ici que de m’enfuir. Car ma foi, sans cela,
il y a longtemps que ces nerfs et ces os seraient auprès des Béotiens et
Mégariens, si je n’avais pas trouvé qu’il est plus juste et plus honnête à moi
de souffrir la peine que la patrie me veut imposer, que de vivre ailleurs
vagabond et exilé. C’est pourquoi il est déraisonnable d’appeler ces os et ces
nerfs et leurs mouvements des causes. Il est vrai que celui qui dirait que je
ne saurais faire tout ceci sans os et sans nerfs aurait raison, mais autre
chose est ce qui est la véritable cause et ce qui n’est qu’une condition sans
laquelle la cause ne saurait être cause. Les gens qui disent seulement, par
exemple, que le mouvement des corps à l’entour soutient la terre là où elle
est, oublient que la puissance divine dispose tout de la plus belle manière, et
ne comprennent pas que c’est le bien et le beau qui joint, qui forme et qui
maintient le monde. » Jusqu’ici Socrate, car ce qui s’ensuit chez Platon
des idées ou formes n’est pas moins excellent, mais il est un peu plus
difficile.
21. ‑ Si les règles mécaniques dépendaient de la seule géométrie sans la métaphysique, les phénomènes seraient tout autres.
Or,
puisqu’on a toujours reconnu la sagesse de Dieu dans le détail de la structure
mécanique de quelques corps particuliers, il faut bien qu’elle se soit montrée
aussi dans l’économie générale du monde et dans la constitution des lois de la
nature. Ce qui est si vrai qu’on remarque les conseils de cette sagesse dans
les lois du mouvement en général. Car s’il n’y avait dans les corps qu’une
masse étendue, et s’il n’y avait dans le mouvement que le changement de place,
et si tout se devait et pouvait déduire de ces définitions toutes seules par
une nécessité géométrique, il s’ensuivrait, comme j’ai montré ailleurs, que le
moindre corps donnerait au plus grand qui serait en repos et qu’il
rencontrerait, la même vitesse qu’il a, sans perdre quoi que ce soit de la
sienne : et il faudrait admettre quantité d’autres telles règles tout à
fait contraires à la formation d’un système. Mais le décret de la sagesse
divine de conserver toujours la même force et la même direction en somme, y a
pourvu. Je trouve même que plusieurs effets de la nature se peuvent démontrer
doublement, savoir par la considération de la cause efficiente, et encore à
part par la considération de la cause finale, en se servant par exemple du
décret de Dieu de produire toujours son effet par les voies les plus aisées et
les plus déterminées, comme j’ai fait voir ailleurs en rendant raison des
règles de la catoptrique et de la dioptrique, et en dirai davantage tantôt.
22. ‑ Conciliation des deux voies par les finales et par les efficientes pour satisfaire tant à ceux qui expliquent la nature mécaniquement qu’à ceux qui ont recours à des natures incorporelles.
Il
est bon de faire cette remarque pour concilier ceux qui espèrent d’expliquer
mécaniquement la formation de la première tissure d’un animal et de toute la
machine des parties, avec ceux qui rendent raison de cette même structure par
les causes finales. L’un et l’autre est bon, l’un et l’autre peut être utile,
non seulement pour admirer l’artifice du grand ouvrier, mais encore pour
découvrir quelque chose d’utile dans la physique et dans la médecine. Et les
auteurs qui suivent ces routes différentes ne devraient point se maltraiter.
Car je vois que ceux qui s’attachent à expliquer la beauté de la divine
anatomie, se moquent des autres qui s’imaginent qu’un mouvement de certaines
liqueurs qui paraît fortuit a pu faire une si belle variété
de membres, et traitent ces gens là de téméraires et de profanes. Et ceux-ci au
contraire traitent les premiers de simples et de superstitieux, semblables à
ces anciens qui prenaient les physiciens pour impies, quand ils soutenaient que
ce n’est pas Jupiter qui tonne, mais quelque matière qui se trouve dans les
nues. Le meilleur serait de joindre l’une et l’autre considération, car s’il
est permis de se servir d’une basse comparaison, je reconnais et j’exalte
l’adresse d’un ouvrier non seulement en montrant quels desseins il a eus en
faisant les pièces de sa machine, mais encore en expliquant les instruments
dont il s’est servi pour faire chaque pièce, surtout quand ces instruments sont
simples et ingénieusement controuvés. Et Dieu est assez habile artisan pour
produire une machine encore plus ingénieuse mille fois que celle de notre
corps, en ne se servant que de quelques liqueurs assez simples expressément
formées en sorte qu’il ne faille que les lois ordinaires de la nature pour les
démêler comme il faut afin de produire un effet si admirable ; mais il est
vrai aussi que cela n’arriverait point, si Dieu n’était pas auteur de la
nature. Cependant je trouve que la voie des causes efficientes, qui est plus
profonde en effet et en quelque façon plus immédiate et a priori, est en
récompense assez difficile, quand on vient au détail, et je crois que nos
philosophes le plus souvent en sont encore bien éloignés. Mais la voie des
finales est plus aisée, et ne laisse pas de servir souvent à deviner des
vérités importantes et utiles qu’on serait bien longtemps à chercher par cette
autre route plus physique, dont l’anatomie peut fournir des exemples
considérables. Aussi tiens-je que Snellius qui est le premier inventeur des
règles de la réfraction aurait attendu longtemps à les trouver, s’il avait
voulu chercher premièrement comment la lumière se forme. Mais il a suivi
apparemment la méthode dont les anciens se sont servis pour la catoptrique, qui
est en effet par les finales. Car cherchant la voie la plus aisée pour conduire
un rayon d’un point donné à un autre point donné par la réflexion d’un plan
donné (supposant que c’est le dessein de la nature), ils ont trouvé l’égalité
des angles d’incidence et de réflexion, comme l’on peut voir dans un petit
traité d’Héliodore de Larisse, et ailleurs. Ce que M. Snellius, comme je crois,
et après lui (quoique sans rien savoir de lui), M. Fermat ont appliqué plus
ingénieusement à la réfraction. Car lorsque les rayons observent dans les mêmes
milieux la même proportion des sinus qui est aussi celle des résistances des
milieux, il se trouve que c’est la voie la plus aisée ou du moins la plus
déterminée pour passer d’un point donné dans un milieu à un point donné dans un
autre. Et il s’en faut beaucoup que la démonstration de ce même théorème que M
Descartes a voulu donner par la voie des efficientes, soit aussi bonne. Au
moins y a-t-il lieu de soupçonner qu’il ne l’aurait jamais trouvée par là, s’il
n’avait rien appris en Hollande de la découverte de Snellius.
23. ‑ Pour revenir aux substances immatérielles, on explique comment Dieu agit sur l’entendement des esprits et si on a toujours l’idée de ce qu’on pense.
J’ai
trouvé à propos d’insister un peu sur ces considérations des finales, des
natures incorporelles et d’une cause intelligente avec rapport aux corps, pour
en faire connaître l’usage jusque dans la physique et dans les mathématiques,
afin de purger, d’une part, la philosophie mécanique de la profanité qu’on lui
impute, et de l’autre part, d’élever l’esprit de nos philosophes des
considérations matérielles toutes seules à des méditations plus nobles.
Maintenant, il sera à propos de retourner des corps aux natures immatérielles et
particulièrement aux esprits, et de dire quelque chose de la manière dont Dieu
se sert pour les éclairer et pour agir sur eux, où il ne faut point douter
qu’il n’y ait aussi certaines lois de nature, de quoi je pourrais parler plus
amplement ailleurs. Maintenant, il suffira de toucher quelque chose des idées,
et si nous voyons toutes choses en Dieu, et comment Dieu est notre lumière. Or,
il sera à propos de remarquer que le mauvais usage des idées donne occasion à
plusieurs erreurs. Car, quand on raisonne de quelque chose, on s’imagine
d’avoir une idée de cette chose, et c’est le fondement sur lequel quelques
philosophes anciens et nouveaux ont bâti une certaine démonstration de Dieu qui
est fort imparfaite. Car, disent-ils, il faut bien que j’aie une idée de Dieu
ou d’un être parfait, puisque je pense à lui, et on ne saurait penser sans
idée ; or, l’idée de cet être enferme toutes les perfections, et
l’existence en est une, par conséquent il existe. Mais comme nous pensons
souvent à des chimères impossibles, par exemple au dernier degré de la vitesse,
au plus grand nombre, à la rencontre de la conchoïde avec sa base ou règle, ce
raisonnement ne suffit pas. C’est donc en ce sens, qu’on peut dire, qu’il y a
des idées vraies et fausses, selon que la chose dont il s’agit est possible ou
non. Et c’est alors qu’on peut se vanter d’avoir une idée de la chose,
lorsqu’on est assuré de sa possibilité. Ainsi l’argument susdit prouve au moins
que Dieu existe nécessairement, s’il est possible. Ce qui est en effet un excellent
privilège de la nature divine, de n’avoir besoin que de sa possibilité ou
essence pour exister actuellement, et c’est justement ce qu’on appelle Ens a
se.
24. ‑ Ce que c’est qu’une connaissance claire ou obscure ; distincte ou confuse, adéquate et intuitive ou suppositive ; définition nominale, réelle, causale, essentielle.
Pour
mieux entendre la nature des idées, il faut toucher quelque chose de la variété
des connaissances. Quand je puis reconnaître une chose parmi les autres, sans
pouvoir dire en quoi consistent ses différences ou propriétés, la connaissance
est confuse. C’est ainsi que nous connaissons quelquefois clairement,
sans être en doute en aucune façon, si un poème ou bien un tableau est bien
ou mal fait, parce qu’il y a un je ne sais quoi qui nous satisfait ou
qui nous choque. Mais lorsque je puis expliquer les marques que j’ai, la
connaissance s’appelle distincte. Et telle est la connaissance d’un
essayeur, qui discerne le vrai or du faux par le moyen de certaines épreuves ou
marques qui font la définition de l’or. Mais la connaissance distincte a des
degrés, car ordinairement les notions qui entrent dans la définition auraient
besoin elles-mêmes de définition et ne sont connues que confusément. Mais
lorsque tout ce qui entre dans une définition ou connaissance distincte est
connu distinctement, jusqu’aux notions primitives, j’appelle cette connaissance
adéquate. Et quand mon esprit comprend à la fois et distinctement tous
les ingrédients primitifs d’une notion, il en a une connaissance intuitive qui
est bien rare, la plupart des connaissances humaines n’étant que confuses ou
bien suppositives. Il est bon aussi de discerner les définitions
nominales et les réelles : j’appelle définition nominale, lorsqu’on
peut encore douter si la notion définie est possible, comme par exemple si je
dis qu’une vis sans fin est une ligne solide dont les parties sont congruentes
ou peuvent incéder l’une sur l’autre ; celui qui ne connaît pas d’ailleurs
ce que c’est qu’une vis sans fin pourra douter si une telle ligne est possible,
quoique en effet ce soit une propriété réciproque de la vis sans fin, car les
autres lignes dont les parties sont congruentes (qui ne sont que la
circonférence du cercle et la ligne droite) sont planes, c’est-à-dire se
peuvent décrire in plano. Cela fait voir que toute propriété réciproque
peut servir à une définition nominale, mais lorsque la propriété donne à
connaître la possibilité de la chose, elle fait la définition réelle ; et
tandis qu’on n’a qu’une définition nominale, on ne saurait s’assurer des
conséquences qu’on en tire, car, si elle cachait quelque contradiction ou
impossibilité, on en pourrait tirer des conclusions opposées. C’est pourquoi
les vérités ne dépendent point des noms, et ne sont point arbitraires comme
quelques nouveaux philosophes ont cru. Au reste, il y a encore bien de la
différence entre les espèces des définitions réelles, car quand la possibilité
ne se prouve que par expérience, comme dans la définition du vif-argent dont on
connaît la possibilité parce qu’on sait qu’un tel corps se trouve effectivement
qui est un fluide extrêmement pesant et néanmoins assez volatile, la définition
est seulement réelle et rien davantage ; mais lorsque la preuve de la
possibilité se fait a priori, la définition est encore réelle et causale,
comme lorsqu’elle contient la génération possible de la chose ; et quand
elle pousse l’analyse à bout jusqu’aux notions primitives, sans rien supposer
qui ait besoin de preuve a priori de sa possibilité, la définition est
parfaite ou essentielle.
25. ‑ En quel cas notre connaissance est jointe à la contemplation de l’idée.
Or,
il est manifeste que nous n’avons aucune idée d’une notion quand elle est
impossible. Et lorsque la connaissance n’est que suppositive, quand
nous aurions l’idée, nous ne la contemplons point, car une telle notion ne se
connaît que de la même manière que les notions occultement impossibles, et si
elle est possible, ce n’est pas par cette manière de connaître qu’on l’apprend.
Par exemple, lorsque je pense à mille ou à un chiliogone, je le fais souvent
sans en contempler l’idée (comme lorsque je dis que mille est dix fois cent),
sans me mettre en peine de penser ce que c’est que 10 et 100, parce que je
suppose de le savoir et ne crois pas d’avoir besoin à présent de m’arrêter
à le concevoir. Ainsi, il pourra bien arriver, comme il arrive en effet assez
souvent, que je me trompe à l’égard d’une notion que je suppose ou crois
d’entendre, quoique dans la vérité elle soit impossible, ou au moins
incompatible avec les autres auxquelles je la joins, et soit que je me trompe
ou que je ne me trompe point, cette manière suppositive de concevoir demeure la
même. Ce n’est donc que lorsque notre connaissance est claire dans les
notions confuses, ou lorsqu’elle est intuitive dans les distinctes, que
nous en voyons l’idée entière.
26. ‑ Que nous avons en nous toutes les idées ; et de la réminiscence de Platon.
Pour
bien concevoir ce que c’est qu’idée, il faut prévenir une équivocation, car
plusieurs prennent l’idée pour la forme ou différence de nos pensées, et de
cette manière nous n’avons l’idée dans l’esprit qu’en tant que nous y pensons,
et toutes les fois que nous y pensons de nouveau, nous avons d’autres idées de
la même chose, quoique semblables aux précédentes. Mais il semble que d’autres
prennent l’idée pour un objet immédiat de la pensée ou pour quelque forme
permanente qui demeure lorsque nous ne la contemplons point. Et, en effet,
notre âme a toujours en elle la qualité de se représenter quelque nature ou
forme que ce soit, quand l’occasion se présente d’y penser. Et je crois que
cette qualité de notre âme en tant qu’elle exprime quelque nature, forme ou
essence, est proprement l’idée de la chose, qui est en nous, et qui est
toujours en nous, soit que nous y pensions ou non. Car notre
âme exprime Dieu et l’univers, et toutes les essences aussi bien que toutes les
existences. Cela s’accorde avec mes principes, car naturellement rien ne nous
entre dans l’esprit par le dehors, et c’est une mauvaise habitude que nous
avons de penser comme si notre âme recevait quelques espèces messagères et
comme si elle avait des portes et des fenêtres. Nous avons dans l’esprit toutes
ces formes, et même de tout temps, parce que l’esprit exprime toujours toutes
ses pensées futures, et pense déjà confusément à tout ce qu’il pensera jamais
distinctement. Et rien ne nous saurait être appris, dont nous n’ayons déjà dans
l’esprit l’idée qui est comme la matière dont cette pensée se forme. C’est ce
que Platon a excellemment bien considéré, quand il a mis en avant sa
réminiscence qui a beaucoup de solidité, pourvu qu’on la prenne bien, qu’on la
purge de l’erreur de la préexistence, et qu’on ne s’imagine point que l’âme
doit déjà avoir su et pensé distinctement autrefois ce qu’elle apprend et pense
maintenant. Aussi a-t-il confirmé son sentiment par une belle expérience,
introduisant un petit garçon qu’il mène insensiblement à des vérités très
difficiles de la géométrie touchant les incommensurables, sans lui rien
apprendre, en faisant seulement des demandes par ordre et à propos. Ce qui fait
voir que notre âme sait tout cela virtuellement, et n’a besoin que d’animadversion
pour connaître les vérités, et, par conséquent, qu’elle a au moins ses idées
dont ces vérités dépendent. On peut même dire qu’elle possède déjà ces vérités,
quand on les prend pour les rapports des idées.
27. ‑ Comment notre âme peut être comparée à des tablettes vides et comment nos notions viennent des sens.
Aristote
a mieux aimé de comparer notre âme à des tablettes encore vides où il y a place
pour écrire, et il a soutenu que rien n’est dans notre entendement qui ne
vienne des sens. Cela s’accorde davantage avec les notions populaires, comme
c’est la manière d’Aristote, au lieu que Platon va plus au fond. Cependant, ces
sortes de doxologies ou practicologies peuvent passer dans l’usage ordinaire à
peu près comme nous voyons que ceux qui suivent Copernic ne laissent pas de
dire que le soleil se lève et se couche. Je trouve même souvent qu’on leur peut
donner un bon sens, suivant lequel elles n’ont rien de faux, comme j’ai
remarqué déjà de quelle façon on peut dire véritablement que les substances
particulières agissent l’une sur l’autre, et dans ce même sens, on peut dire
aussi que nous recevons de dehors des connaissances par le ministère des sens,
parce que quelques choses extérieures contiennent ou expriment plus
particulièrement les raisons qui déterminent notre âme à certaines pensées.
Mais quand il s’agit de l’exactitude des vérités métaphysiques, il est
important de reconnaître l’étendue et l’indépendance de notre âme qui va
infiniment plus loin que le vulgaire ne pense, quoique dans l’usage ordinaire
de la vie on ne lui attribue que ce dont on s’aperçoit plus manifestement, et
ce qui nous appartient d’une manière particulière, car il n’y sert de rien
d’aller plus avant. Il serait bon cependant de choisir des termes propres à
l’un et à l’autre sens pour éviter l’équivocation. Ainsi ces expressions qui
sont dans notre âme, soit qu’on les conçoive ou non, peuvent être appelées idées,
mais celles qu’on conçoit ou forme, se peuvent dire notions,
conceptus. Mais de quelque manière qu’on le prenne, il est toujours faux de
dire que toutes nos notions viennent des sens qu’on appelle extérieurs, car
celles que j’ai de moi et de mes pensées, et par conséquent de l’être, de la
substance, de l’action, de l’identité, et de bien d’autres, viennent d’une
expérience internes.
28. ‑ Dieu seul est l’objet immédiat de nos perceptions qui existe hors de nous, et lui seul est notre lumière.
Or,
dans la rigueur de la vérité métaphysique, il n’y a point de cause externe qui
agisse sur nous, excepté Dieu seul, et lui seul se communique à nous
immédiatement en vertu de notre dépendance continuelle. D’où il s’ensuit qu’il
n’y a point d’autre objet externe qui touche notre âme et qui excite
immédiatement notre perception. Aussi n’avons-nous dans notre âme les idées de
toutes choses, qu’en vertu de l’action continuelle de Dieu sur nous,
c’est-à-dire parce que tout effet exprime sa cause, et qu’ainsi l’essence de
notre âme est une certaine expression, imitation ou image de l’essence, pensée
et volonté divine et de toutes les idées qui y sont comprises. On peut donc
dire que Dieu seul est notre objet immédiat hors de nous, et que nous voyons
toutes choses par lui ; par exemple, lorsque nous voyons le soleil et les
astres, c’est Dieu qui nous en a donné et qui nous en conserve les idées, et
qui nous détermine à y penser effectivement, par son concours ordinaire, dans
le temps que nos sens sont disposés d’une certaine manière, suivant les lois
qu’il a établies. Dieu est le soleil et la lumière des âmes, lumen
illuminans omnem hominem venientem in hunc mundum ; et ce n’est pas
d’aujourd’hui qu’on est dans ce sentiment. Après la sainte Ecriture et les
Pères, qui ont toujours été plutôt pour Platon que pour Aristote, je me
souviens d’avoir remarqué autrefois que du temps des scolastiques, plusieurs
ont cru que Dieu est la lumière de l’âme, et, selon leur manière de parler, intellectus
agens animae rationalis. Les averroïstes l’ont tourné dans un mauvais sens,
mais d’autres, parmi lesquels je crois que Guillaume de Saint-Amour s’est
trouvé, et plusieurs théologiens mystiques, l’ont pris d’une manière digne de
Dieu et capable d’élever l’âme à la connaissance de son bien.
29. ‑ Cependant nous pensons immédiatement par nos propres idées et non par celles de Dieu.
Cependant je ne suis pas dans le sentiment de quelques habiles philosophes, qui semblent soutenir que nos idées mêmes sont en Dieu, et nullement en nous. Cela vient à mon avis de ce qu’ils n’ont pas assez considéré encore ce que nous venons d’expliquer ici touchant les substances, ni toute l’étendue et indépendance de notre âme, qui fait qu’elle enferme tout ce qui lui arrive, et qu’elle exprime Dieu et avec lui tous les êtres possibles et actuels, comme un effet exprime sa cause. Aussi est-ce une chose inconcevable que je pense par les idées d’autrui. Il faut bien aussi que l’âme soit affectée effectivement d’une certaine manière, lorsqu’elle pense à quelque chose, et il faut qu’il y ait en elle par avance non seulement la puissance passive de pouvoir être affectée ainsi, laquelle est déjà toute déterminée, mais encore une puissance active, en vertu de laquelle il y a toujours eu dans sa nature des marques de la production future de cette pensée et des dispositions à la produire en son temps. Et tout ceci enveloppe déjà l’idée comprise dans cette pensée.
30. ‑ Comme Dieu incline notre âme sans la nécessiter ; qu’on n’a point le droit de se plaindre, et qu’il ne faut point demander pourquoi Judas pèche, mais seulement pourquoi Judas le pécheur est admis à l’existence préférablement à quelques autres personnes possibles. De l’imperfection originale avant le péché, et des degrés de la grâce.
Pour ce qui est de l’action de Dieu sur la volonté humaine, il y a quantité de considérations assez difficiles, qu’il serait long de poursuivre ici. Néanmoins, voici ce qu’on peut dire en gros. Dieu en concourant à nos actions ordinairement ne fait que suivre les lois qu’il a établies, c’est-à-dire il conserve et produit continuellement notre être, en sorte que les pensées nous arrivent spontanément ou librement dans l’ordre que la notion de notre substance individuelle porte, dans laquelle on pouvait les prévoir de toute éternité. De plus, en vertu du décret qu’il a fait que la volonté tendrait toujours au bien apparent, en exprimant ou imitant la volonté de Dieu sous des certains aspects particuliers, à l’égard desquels ce bien apparent a toujours quelque chose de véritable, il détermine la nôtre au choix de ce qui paraît le meilleur, sans la nécessiter néanmoins. Car, absolument parlant, elle est dans l’indifférence en tant qu’on l’oppose à la nécessité, et elle a le pouvoir de faire autrement ou de suspendre encore tout à fait son action, l’un et l’autre parti étant et demeurant possible. Il dépend donc de l’âme de se précautionner contre les surprises des apparences par une ferme volonté de faire des réflexions, et de ne point agir ni juger en certaines rencontres qu’après avoir bien mûrement délibéré. Il est vrai cependant et même il est assuré de toute éternité que quelque âme ne se servira pas de ce pouvoir dans une telle rencontre. Mais qui en peut mais ? et se peut-elle plaindre que d’elle-même ? Car toutes ces plaintes après le fait sont injustes, quand elles auraient été injustes avant le fait. Or, cette âme, un peu avant que de pécher, aurait-elle bonne grâce de se plaindre de Dieu comme s’il la déterminait au péché ? Les déterminations de Dieu en ces matières étant des choses qu’on ne saurait prévoir, d’où sait-elle qu’elle est déterminée à pécher, sinon lorsqu’elle pèche déjà effectivement ? Il ne s’agit que de ne pas vouloir et Dieu ne saurait proposer une condition plus aisée et plus juste ; aussi tous les juges, sans chercher les raisons qui ont disposé un homme à avoir une mauvaise volonté, ne s’arrêtent qu’à considérer combien cette volonté est mauvaise. Mais peut-être qu’il est assuré de toute éternité que je pécherai ? Répondez-vous vous-même : peut-être que non ; et sans songer à ce que vous ne sauriez connaître, et qui ne vous peut donner aucune lumière, agissez suivant votre devoir que vous connaissez. Mais dira quelque autre, d’où vient que cet homme fera assurément ce péché ? La réponse est aisée, c’est qu’autrement ce ne serait pas cet homme. Car Dieu voit de tout temps qu’il y aura un certain Judas dont la notion ou idée que Dieu en a contient cette action future libre. Il ne reste donc que cette question, pourquoi un tel Judas, le traître, qui n’est que possible dans l’idée de Dieu, existe actuellement. Mais à cette question il n’y a point de réponse à attendre ici-bas, si ce n’est qu’en général on doit dire que, puisque Dieu a trouvé bon qu’il existât, nonobstant le péché qu’il prévoyait, il faut que ce mal se récompense avec usure dans l’univers, que Dieu en tirera un plus grand bien, et qu’il se trouvera en somme que cette suite des choses dans laquelle l’existence de ce pécheur est comprise, est la plus parfaite parmi toutes les autres façons possibles. Mais d’expliquer toujours l’admirable économie de ce choix, cela ne se peut pendant que nous sommes voyageurs dans ce monde ; c’est assez de le savoir sans le comprendre. Et c’est ici qu’il est temps de reconnaître altitudinem divitiarum, la profondeur et l’abîme de la divine sagesse, sans chercher un détail qui enveloppe des considérations infinies. On voit bien cependant que Dieu n’est pas la cause du mal. Car, non seulement après la perte de l’innocence des hommes le péché originel s’est emparé de l’âme, mais encore auparavant il y avait une limitation ou imperfection originale connaturelle à toutes les créatures, qui les rend peccables ou capables de manquer. Ainsi, il n’y a pas plus de difficulté à l’égard des supralapsaires qu’à l’égard des autres. Et c’est à quoi se doit réduire à mon avis le sentiment de saint Augustin et d’autres auteurs que la racine du mal est dans le néant, c’est-à-dire dans la privation ou limitation des créatures, à laquelle Dieu remédie gracieusement par le degré de perfection qu’il lui plaît de donner. Cette grâce de Dieu, soit ordinaire ou extraordinaire, a ses degrés et ses mesures, elle est toujours efficace en elle-même pour produire un certain effet proportionné, et de plus elle est toujours suffisante non seulement pour nous garantir du péché, mais même pour produire le salut, en supposant que l’homme s’y joigne par ce qui est de lui ; mais elle n’est pas toujours suffisante à surmonter les inclinations de l’homme, car autrement il ne tiendrait plus à rien, et cela est réservé à la seule grâce absolument efficace qui est toujours victorieuse, soit qu’elle le soit par elle-même, ou par la congruité des circonstances.
31. ‑ Des motifs de l’élection, de la foi prévue, de la science moyenne, du décret absolu, et que tout se réduit à la raison pourquoi Dieu a choisi pour l’existence une telle personne possible, dont la notion enferme une telle suite de grâces et d’actions libres ; ce qui fait cesser tout d’un coup les difficultés.
Enfin
les grâces de Dieu sont des grâces toutes pures, sur lesquelles les créatures
n’ont rien à prétendre : pourtant, comme il ne suffit pas, pour rendre
raison du choix de Dieu qu’il fait dans la dispensation de ces grâces, de
recourir à la prévision absolue ou conditionnelle des actions futures des
hommes, il ne faut pas aussi s’imaginer des décrets absolus, qui n’aient aucun
motif raisonnable. Pour ce qui est de la foi ou des bonnes oeuvres prévues, il
est très vrai que Dieu n’a élu que ceux dont il prévoyait la foi et la charité,
quos se fide donaturum praescivit, mais la même question
revient, pourquoi Dieu donnera aux uns plutôt qu’aux autres la grâce de la foi
ou des bonnes oeuvres. Et quant à cette science de Dieu, qui est la prévision
non pas de la foi et des bons actes, mais de leur matière et prédisposition ou
de ce que l’homme y contribuerait de son côté (puisqu’il est vrai qu’il y a de
la diversité du côté des hommes là où il y en a du côté de la grâce, et qu’en
effet il faut bien que l’homme, quoiqu’il ait besoin d’être excité au bien et
converti, y agisse aussi par après), il semble à plusieurs qu’on pourrait dire
que Dieu voyant ce que l’homme ferait sans la grâce ou assistance
extraordinaire, ou au moins ce qu’il y aura de son côté faisant abstraction de
la grâce, pourrait se résoudre à donner la grâce à ceux dont les dispositions
naturelles seraient les meilleures ou au moins les moins imparfaites ou moins
mauvaises. Mais quand cela serait, on peut dire que ces dispositions
naturelles, autant qu’elles sont bonnes, sont encore l’effet d’une grâce bien
qu’ordinaire, Dieu ayant avantagé les uns plus que les autres : et
puisqu’il sait bien que ces avantages naturels qu’il donne serviront de motif à
la grâce ou assistance extraordinaire, suivant cette doctrine, n’est-il pas
vrai qu’enfin le tout se réduit entièrement à sa miséricorde ? Je crois
donc (puisque nous ne savons pas combien ou comment Dieu a égard aux
dispositions naturelles dans la dispensation de la grâce) que le plus exact et
le plus sûr est de dire, suivant nos principes et comme j’ai déjà remarqué, qu’il
faut qu’il y ait parmi les êtres possibles la personne de Pierre ou de Jean,
dont la notion ou idée contient toute cette suite de grâces ordinaires et
extraordinaires et tout le reste de ces événements avec leurs circonstances, et
qu’il a plu à Dieu de la choisir parmi une infinité d’autres personnes
également possibles, pour exister actuellement : après quoi il semble
qu’il n’y a plus rien à demander et que toutes les difficultés s’évanouissent.
Car, quant à cette seule et grande demande, pourquoi il a plu à Dieu de la
choisir parmi tant d’autres personnes possibles, il faut être bien
déraisonnable pour ne se pas contenter des raisons générales que nous avons
données, dont le détail nous passe. Ainsi, au lieu de recourir à un décret
absolu qui étant sans raison est déraisonnable, ou à des raisons qui n’achèvent
point de résoudre la difficulté et ont besoin d’autres raisons, le meilleur
sera de dire conformément à saint Paul, qu’il y a à cela certaines grandes
raisons de sagesse ou de congruité inconnues aux mortels et fondées sur l’ordre
général, dont le but est la plus grande perfection de l’univers, que Dieu a
observées. C’est à quoi reviennent les motifs de la gloire de Dieu et de la
manifestation de sa justice aussi bien que de sa miséricorde et généralement de
ses perfections, et enfin cette profondeur immense des richesses dont le même
saint Paul avait l’âme ravie.
32. ‑ Utilité de ces principes en matière de piété et de religion.
Au
reste, il semble que les pensées que nous venons d’expliquer et particulièrement
le grand principe de la perfection des opérations de Dieu et celui de la notion
de la substance qui enferme tous ses événements avec toutes leurs
circonstances, bien loin de nuire, servent à confirmer la religion, à dissiper
des difficultés très grandes, à enflammer les âmes d’un amour divin et à élever
les esprits à la connaissance des substances incorporelles bien plus que les
hypothèses qu’on a vues jusqu’ici. Car on voit fort clairement que toutes les
autres substances dépendent de Dieu comme les pensées émanent de notre
substance, que Dieu est tout en tous, et qu’il est uni intimement à toutes les
créatures, à mesure néanmoins de leur perfection, que c’est lui qui seul les
détermine au dehors par son influence, et si agir est déterminer immédiatement,
on peut dire en ce sens dans le langage de métaphysique, que Dieu seul opère
sur moi, et seul me peut faire du bien ou du mal, les autres substances ne
contribuant qu’à la raison de ces déterminations, à cause que Dieu ayant égard
à toutes, partage ses bontés et les oblige à s’accommoder entre elles. Aussi
Dieu seul fait la liaison et la communication des substances, et c’est par lui
que les phénomènes des uns se rencontrent et s’accordent avec ceux des autres,
et par conséquent qu’il y a de la réalité dans nos perceptions. Mais dans la
pratique on attribue l’action aux raisons particulières dans le sens que j’ai
expliqué ci-dessus, parce qu’il n’est pas nécessaire de faire toujours mention
de la cause universelle dans les cas particuliers. On voit aussi que toute
substance a une parfaite spontanéité (qui devient liberté dans les substances
intelligentes), que tout ce qui lui arrive est une suite de son idée ou de son
être et que rien ne la détermine excepté Dieu seul. Et c’est pour cela qu’une
personne dont l’esprit était fort relevé et dont la sainteté est fort révérée,
avait coutume de dire, que l’âme doit souvent penser comme s’il n’y avait que
Dieu et elle au monde. Or, rien ne fait comprendre plus fortement l’immortalité
que cette indépendance et cette étendue de l’âme qui la met absolument à
couvert de toutes les choses extérieures, puisqu’elle seule fait tout son monde
et se suffit avec Dieu : et il est aussi impossible qu’elle périsse sans
annihilation, qu’il est impossible que le monde (dont elle est une expression
vivante, perpétuelle) se détruise lui-même ; aussi n’est-il pas possible
que les changements de cette masse étendue qui est appelée notre corps, fassent
rien sur l’âme, ni que la dissipation de ce corps détruise ce qui est indivisible.
33. ‑ Explication de l’union de l’âme et du corps qui a passé pour inexplicable ou pour miraculeuse, et de l’origine des perceptions confuses.
On
voit aussi l’éclaircissement inopiné de ce grand mystère de l’union de l’âme et
du corps, c’est-à-dire comment il arrive que les passions et les actions de
l’un sont accompagnées des actions et passions ou bien des phénomènes
convenables de l’autre. Car il n’y a pas moyen de concevoir que l’un ait de
l’influence sur l’autre, et il n’est pas raisonnable de recourir simplement à
l’opération extraordinaire de la cause universelle dans une chose ordinaire et
particulière. Mais en voici la véritable raison : nous avons dit que tout
ce qui arrive à l’âme et à chaque substance est une suite de sa notion, donc
l’idée même ou essence de l’âme porte que toutes ses apparences ou perceptions
lui doivent naître (sponte) de sa propre nature, et justement en sorte
qu’elles répondent d’elles-mêmes à ce qui arrive dans tout l’univers, mais plus
particulièrement et plus parfaitement à ce qui arrive dans le corps qui lui est
affecté, parce que c’est en quelque façon et pour un temps, suivant le rapport
des autres corps au sien, que l’âme exprime l’état de l’univers. Ce qui fait
connaître encore comment notre corps nous appartient sans être néanmoins
attaché à notre essence. Et je crois que les personnes qui savent méditer
jugeront avantageusement de nos principes, pour cela même qu’ils pourront voir
aisément en quoi consiste la connexion qu’il y a entre l’âme et le corps qui
paraît inexplicable par toute autre voie. On voit aussi que les perceptions de
nos sens, lors même qu’elles sont claires, doivent nécessairement contenir
quelque sentiment confus, car, comme tous les corps de l’univers sympathisent,
le nôtre reçoit l’impression de tous les autres, et quoique nos sens se
rapportent à tout, il n’est pas possible que notre âme puisse attendre à tout
en particulier ; c’est pourquoi nos sentiments confus sont le résultat
d’une variété de perceptions qui est tout à fait infinie. Et c’est à peu près
comme le murmure confus qu’entendent ceux qui approchent du rivage de la mer
vient de l’assemblage des répercussions des vagues innumérables. Or, si de
plusieurs perceptions (qui ne s’accordent point à en faire une) il n’y a aucune
qui excelle par-dessus les autres, et si elles font à peu près des impressions
également fortes ou également capables de déterminer l’attention de l’âme, elle
ne s’en peut apercevoir que confusément.
34. ‑ De la différence des esprits et des autres substances, âmes ou formes substantielles, et que l’immortalité qu’on demande importe le souvenir.
Supposant
que les corps qui font unum per se, comme l’homme,
sont des substances, et qu’ils ont des formes substantielles, et que les bêtes
ont des âmes, on est obligé d’avouer que ces âmes et ces formes substantielles
ne sauraient entièrement périr, non plus que les atomes ou les dernières
parties de la matière dans le sentiment des autres philosophes ; car
aucune substance ne périt, quoiqu’elle puisse devenir tout autre. Elles expriment
aussi tout l’univers quoique plus imparfaitement que les esprits. Mais la
principale différence est qu’elles ne connaissent pas ce qu’elles sont, ni ce
qu’elles font, et par conséquent, ne pouvant faire des réflexions, elles ne
sauraient découvrir des vérités nécessaires et universelles. C’est aussi faute
de réflexion sur elles-mêmes qu’elles n’ont point de qualité morale, d’où vient
que, passant par mille transformations à peu près comme nous voyons qu’une
chenille se change en papillon, c’est autant pour la morale ou pratique comme
si on disait qu’elles périssent, et on le peut même dire physiquement, comme
nous disons que les corps périssent par leur corruption. Mais l’âme
intelligente connaissant ce qu’elle est, et pouvant dire ce moi, qui dit
beaucoup, ne demeure pas seulement et subsiste métaphysiquement, bien plus que
les autres, mais elle demeure encore la même moralement et fait le même
personnage. Car c’est le souvenir, ou la connaissance de ce moi, qui la
rend capable de châtiment ou de récompense. Aussi l’immortalité qu’on demande
dans la morale et dans la religion ne consiste pas dans cette subsistance
perpétuelle toute seule qui convient à toutes les substances, car, sans le
souvenir de ce qu’on a été, elle n’aurait rien de souhaitable. Supposons que
quelque particulier doive devenir tout d’un coup roi de la Chine, mais à
condition d’oublier ce qu’il a été, comme s’il venait de naître tout de
nouveau ; n’est-ce pas autant dans la pratique, ou quant aux effets dont
on se peut apercevoir, que s’il devait être anéanti, et qu’un roi de la Chine
devait être créé dans le même instant à sa place ? Ce que ce particulier
n’a aucune raison de souhaiter.
35. ‑ Excellence des esprits, et que Dieu les considère préférablement aux autres créatures. Que les esprits expriment plutôt Dieu que le monde, mais que les autres substances simples expriment plutôt le monde que Dieu.
Mais
pour faire juger par des raisons naturelles, que Dieu conservera toujours non
seulement notre substance, mais encore notre personne, c’est-à-dire le souvenir
et la connaissance de ce que nous sommes (quoique la connaissance distincte en
soit quelquefois suspendue dans le sommeil et dans les défaillances), il faut
joindre la morale à la métaphysique, c’est-à-dire qu’il ne faut pas seulement
considérer Dieu comme le principe et la cause de toutes les substances et de
tous les êtres, mais encore comme chef de toutes les personnes ou substances
intelligentes, et comme le monarque absolu de la plus parfaite cité ou
république, telle qu’est celle de l’univers composée de tous les esprits
ensemble, Dieu lui-même étant aussi bien le plus accompli de tous les esprits
qu’il est le plus grand de tous les êtres. Car assurément, les esprits sont les
plus parfaits et qui expriment le mieux la divinité. Et toute la nature, fin,
vertu et fonction des substances n’étant que d’exprimer Dieu et l’univers,
comme il a été assez expliqué, il n’y a pas lieu de douter que les substances
qui l’expriment avec connaissance de ce qu’elles font, et qui sont capables de
connaître des grandes vérités à l’égard de Dieu et de l’univers, ne l’expriment
mieux sans comparaison que ces natures qui sont ou brutes et incapables de
connaître des vérités, ou tout à fait destituées de sentiment et de
connaissance ; et la différence entre les substances intelligentes et
celles qui ne le sont point est aussi grande que celle qu’il y a entre le
miroir et celui qui voit. Et comme Dieu lui-même est le plus grand et le plus
sage des esprits, il est aisé de juger que les êtres avec lesquels il peut,
pour ainsi dire, entrer en conversation et même en société, en leur
communiquant ses sentiments et ses volontés d’une manière particulière, et en
telle sorte qu’ils puissent connaître et aimer leur bienfaiteur, le doivent
toucher infiniment plus que le reste des choses, qui ne peuvent passer que pour
les instruments des esprits ; comme nous voyons que toutes les personnes
sages font infiniment plus d’état d’un homme que de quelque autre chose,
quelque précieuse qu’elle soit, et il semble que la plus grande satisfaction
qu’une âme qui d’ailleurs est contente, peut avoir, est de se voir aimée des
autres : quoique à l’égard de Dieu, il y ait cette différence que sa
gloire et notre culte ne sauraient rien ajouter à sa satisfaction, la connaissance
des créatures n’étant qu’une suite de sa souveraine et parfaite félicité, bien
loin d’y contribuer ou d’en être en partie la cause. Cependant, ce qui est bon
et raisonnable dans les esprits finis, se trouve éminemment en lui, et comme
nous louerions un roi qui aimerait mieux de conserver la vie d’un homme que du
plus précieux et du plus rare de ses animaux, nous ne devons point douter que
le plus éclairé et le plus juste de tous les monarques ne soit dans le même
sentiment.
36. ‑ Dieu est le monarque de la plus parfaite république composée de tous les esprits, et la félicité de cette cité de Dieu est son principal dessein.
En
effet, les esprits sont les substances les plus perfectionnables, et leurs
perfections ont cela de particulier qu’elles s’entr’empêchent le moins, ou
plutôt qu’elles s’entr’aident, car les plus vertueux pourront seuls être les
plus parfaits amis : d’où il s’ensuit manifestement que Dieu qui va
toujours à la plus grande perfection en général, aura le plus de soin des
esprits, et leur donnera non seulement en général, mais même à chacun en
particulier, le plus de perfection que l’harmonie universelle saurait
permettre. On peut même dire que Dieu, en tant qu’il est un esprit, est
l’origine des existences ; autrement, s’il manquait de volonté pour
choisir le meilleur, il n’y aurait aucune raison pour qu’un possible existât
préférablement aux autres. Ainsi, la qualité de Dieu, qu’il a d’être esprit
lui-même, va devant toutes les autres considérations qu’il peut avoir à l’égard
des créatures ; les seuls esprits sont faits à son image, et quasi de sa
race ou comme enfants de la maison, puisqu’eux seuls le peuvent servir
librement et agir avec connaissance à l’imitation de la nature divine : un
seul esprit vaut tout un monde, puisqu’il ne l’exprime pas seulement, mais le
connaît aussi, et s’y gouverne à la façon de Dieu. Tellement qu’il semble,
quoique toute substance exprime tout l’univers, que néanmoins les autres
substances expriment plutôt le monde que Dieu, mais que les esprits expriment
plutôt Dieu que le monde. Et cette nature si noble des esprits, qui les
approche de la divinité autant qu’il est possible aux simples créatures, fait
que Dieu tire d’eux infiniment plus de gloire que du reste des êtres, ou plutôt
les autres êtres ne donnent que la matière aux esprits pour le glorifier. C’est
pourquoi cette qualité morale de Dieu, qui le rend le seigneur ou monarque des
esprits, le concerne pour ainsi dire personnellement d’une manière toute
singulière. C’est en cela qu’il s’humanise, qu’il veut bien souffrir des
anthropologies, et qu’il entre en société avec nous, comme un prince avec ses
sujets ; et cette considération lui est si chère que l’heureux et
fleurissant état de son empire, qui consiste dans la plus grande félicité
possible des habitants, devient la suprême de ses lois. Car la félicité est aux
personnes ce que la perfection est aux êtres. Et si le premier principe de
l’existence du monde physique est le décret de lui donner le plus de perfection
qu’il se peut, le premier dessein du monde moral ou de la cité de Dieu, qui est
la plus noble partie de l’univers, doit être d’y répandre le plus de félicité
qu’il sera possible. Il ne faut donc point douter que Dieu n’ait ordonné tout
en sorte que les esprits non seulement puissent vivre toujours, ce qui est
immanquable, mais encore qu’ils conservent toujours leur qualité morale, afin
que sa cité ne perde aucune personne, comme le monde ne perd aucune substance.
Et par conséquent ils sauront toujours ce qu’ils sont, autrement ils ne
seraient susceptibles de récompense ni de châtiment, ce qui est pourtant de
l’essence d’une république, mais surtout de la plus parfaite, où rien ne
saurait être négligé. Enfin, Dieu étant en même temps le plus juste et le plus
débonnaire des monarques, et ne demandant que la bonne volonté, pourvu qu’elle
soit sincère et sérieuse, ses sujets ne sauraient souhaiter une meilleure
condition, et pour les rendre parfaitement heureux, il veut seulement qu’on
l’aime.
37. – Jésus-Christ a découvert aux hommes le mystère et les lois admirables du royaume des cieux et la grandeur de la suprême félicité que Dieu prépare à ceux qui l’aiment.
Les
anciens philosophes ont fort peu connu ces importantes vérités ;
Jésus-Christ seul les a divinement bien exprimées, et d’une manière si claire
et si familière que les esprits les plus grossiers les ont conçues : aussi
son Evangile a changé entièrement la face des choses humaines ; il nous a
donné à connaître le royaume des cieux ou cette parfaite république des esprits
qui mérite le titre de cité de Dieu, dont il nous a découvert les admirables
lois : lui seul a fait voir combien Dieu nous aime, et avec quelle
exactitude il a pourvu à tout ce qui nous touche ; qu’ayant soin des
passereaux il ne négligera pas les créatures raisonnables qui lui sont
infiniment plus chères ; que tous les cheveux de notre tête sont
comptés ; que le ciel et la terre périront plutôt que la parole de Dieu et
ce qui appartient à l’économie de notre salut soit changé ; que Dieu a
plus d’égard à la moindre des âmes intelligentes, qu’à toute la machine du
monde ; que nous ne devons point craindre ceux qui peuvent détruire les
corps, mais ne sauraient nuire aux âmes, puisque Dieu seul les peut rendre
heureuses ou malheureuses ; et que celles des justes sont dans sa main à
couvert de toutes les révolutions de l’univers, rien ne pouvant agir sur elles
que Dieu seul ; qu’aucune de nos actions n’est oubliée ; que tout est
mis en ligne de compte, jusqu’aux paroles oisives, et jusqu’à une cuillerée
d’eau bien employée ; enfin que tout doit réussir pour le plus grand bien
des bons ; que les justes seront comme des soleils, et que ni nos sens ni
notre esprit n’a jamais rien goûté d’approchant de la félicité que Dieu prépare
à ceux qui l’aiment.