Exposé d'un élève sur le personnage de Chérea

 

Etude du trio : Caligula – Scipion – Cherea

 

 

Portrait du personnage Cherea

 

Cherea entre en scène au milieu de la scène I de l'Acte I. Cette arrivée soudaine est alors davantage remarquée par le public. Cette apparition tardive pourrait être interprétée comme un moyen de montrer aux spectateurs que Cherea est un personnage au rôle important dans l'intrigue. Il est alors mis en avant, en valeur dès le début de la pièce. Cherea apparaîtra ensuite près de 23 fois sur scène. Il fait donc parti des personnages centraux, principaux de la pièce (protagonistes).

  • Age :

  • Dans les carnets et notes de mise en scène de la tragédie Caligula de Camus, le dramaturge précise l'âge de Cherea. Il est décrit comme un homme d'une trentaine d'années. Cherea a donc déjà un passé, un vécu et acquis une certaine expérience de la vie. Il est donc plus mature que Caligula (25 ans normalement, donc âgé de 5 ans de plus), et que Scipion, particulièrement jeune (17 ans, soit 13 ans de différence).

  • Position :

  • Hiérarchiquement inférieur à Caligula, jeune empereur romain.

  • Situation sociale :

  • D'autre part, Cherea dispose d'appartements personnels dans le palais de Caligula. Nous pouvons donc supposer que Cherea jouit de la faveur de l'empereur et bénéficie donc d'une situation sociale confortable. En effet, il est privilégié, avantagé par rapport aux autres sujets de Rome. Caligula doit probablement apprécier sa compagnie pour lui céder des habitations privées.

  • Fonction, profession :

  • Cherea est un homme de lettres, un intellectuel. Il rétorque d'ailleurs à l'un des patriciens dans la scène II de l'Acte II : « J'aimerais mieux qu'on me laisse à mes livres », ce qui laisse entendre qu'il est un homme cultivé et intelligent. Caligula le qualifie encore de « littérateur » dans la scène X de l'Acte I.

  • Amitiés et centres d'intêrets :

  • Cherea est un confident, un ami proche de Caligula. Il fréquente certainement le cercle littéraire de l'empereur puisque Caligula, Scipion et Cherea partagent les mêmes passions pour la littérature, l'art et la poésie. Dans la tradition romaine, le jeune empereur Caligula est donc entouré d'intellectuels et des savants les plus éminents de son temps (penseurs, philosophes, peintres, sculpteurs, architectes, ou encore mathématiciens, physiciens, astronomes). Nous pouvons enfin émettre l'hypothèse suivante : Cherea pourrait également être un conseiller politique de Caligula.

  • Caractère et personnalité :

  • - Dès la scène II de l'Acte I, on s'aperçoit que Cherea est un homme réaliste puisqu'il envisage toutes les possibilités, toutes les situations éventuelles au retour de Caligula. Ces hypothèses sur la situation à venir : « Et s'il revient mal disposé ? », « Et s'il est sourd au raisonnement ? » (scène I de l'Acte I), prononcées sur le ton de l'inquiétude confirment que Cherea est un homme visionnaire (il anticipe), prévoyant et prudent. De plus, ces interrogations démontrent que c'est un homme responsable car soucieux pour l'avenir de sa patrie et le gouvernement du royaume.

  • - Cherea croit au bonheur dans le monde puisque ces écrits, selon l'argument qu'il présente à Caligula, « plaid[ent] pour le monde ». Il introduit son argument par l'expression « Il faut bien » soulignant le devoir qu'il exerce : il a pour devoir d'éveiller les consciences. C'est donc un humaniste engagé dont le profil/personnalité est semblable à Camus. La même formule « Et pourtant, il faut bien plaider pour ce monde, si nous voulons vivre » révèle encore que Cherea prend conscience des bons et des mauvais côtés de la vie, mais son rôle est d'en accentuer, d'éclairer les bons. Il est optimiste et espère, croit en la vie. Il s'exprime souvent à la première personne du pluriel pour montrer sa solidarité (entraide).

  • - Cherea est respectueux envers l'empereur bien qu'il le tutoie (le tutoiement peut donc signifier qu'il est proche de Caligula (certaine intimité, connaissance mutuelle)). Il emploie des formules de politesse pour s'adresser à l'empereur dans la scène X de l'Acte I : « je fais des voeux pour ta santé ».

  • - Cherea est aussi un homme digne qui ose, a le courage de répondre et parfois défier l'autorité de Caius. Il sait se défendre humblement face aux injures de Caligula.

  • - Dans la scène II de l'Acte II, on découvre que Cherea monte un complot contre Caligula avec les patriciens. Bien que les raisons profondes de cette opposition soient plus nobles que les patriciens imbéciles et ignares (médiocrité) (« Je crois pourtant que je suis avec vous. Mais ce n'est pas pour les mêmes raisons.», « Si je suis avec vous, je ne suis pas pour vous », « vous lui prêtez des petits motifs », « ce n'est pas pour prendre le parti de vos petites humiliations », « comprenez que je ne suis avec vous que pour un temps », « je ne servirai aucun de vos intérêts »), il se joint tout de même au complot, tranquillement méprisant vis-à-vis des patriciens. Très vite (presque spontanément, immédiatement), il devient naturellement le chef des conjurés. Lorsque Cherea apprend que les patriciens sont déterminés à se débarrasser de leur empereur, ses sages conseils et sa lucidité face à la situation (« ce n'est pas aussi facile que vous le croyez, mes amis »), leur font prendre conscience que leur acte est « prématuré » et parviennent à les convaincre que leur emportement est irréfléchi (« vous courez à votre perte »). Ainsi, il réussit (il emploie les mots justes) à calmer l'ardeur des patriciens et contrôler leur colère. Cherea se montre donc raisonné et réfléchi (penseur) : « la peur que vous éprouvez ne peut pas vous tenir lieu de courage et de sang-froid » (sens de l'analyse fine), et est un modèle de patience : « laissons continuer Caligula ». Son intelligence lui permet d'organiser le complot. Disons qu'il met de l'ordre dans le soulèvement des patriciens (« Oui, assez de bavardages »). Il a une capacité pour diriger un groupe (goût pour l'autorité et le pouvoir → rapprochement avec Caligula) : c'est un meneur, un leader. Cherea a donc une forte personnalité, il se distingue, et sait se montrer respectable : « Je veux que les choses soient claires » s'exclame-t-il par exemple auprès des patriciens. De plus, Cherea met en place une alliance stratégique qui fait jouer le nombre (« Un jour viendra où Caligula sera seul devant un empire plein de morts et de parents morts ») dans l'affrontement (source d'énergie, de puissance supplémentaire). Il contribue alors à son renforcement. Par son éloquence (« Tu as bien parlé Cherea » dit un particien + emploi de termes soutenus, discours oratoire dans les règles de l'art apprise par les rhéteurs dans l'Antiquité → se terminant par une clameur générale indiquée dans les didascalies), Cherea rallie les patriciens dans le complot. Nous ajouterons que Cherea organise le crime de Caligula, « désireux seulement de retrouver la paix dans un monde à nouveau cohérent ». Là encore on voit que c'est un pacifiste comme Camus. Il est actif « Il faut agir » et sa lucidité par rapport à la tyrannie de Caligula le conduit à être stratégique

  • (« ruser avec la méchanceté désintéressée, […] la pousser dans son sens, attendre que cette logique soit devenue démence. »). Il apprend aux patriciens à lui faire confiance et faire preuve de patience dans la progression, l'évolution de la folie de Caligula.

  • - Enfin, Cherea a le courage de s'opposer à l'empereur. Au début de la scène IV de l'Acte II, il dissimule le secret du complot lors de l'interrogatoire de Caesonia (« Nous ne nous battions pas »). Il ne se laisse donc pas impressionner. Comme Caligula (« Le joueur » dans le premier sous-titre de l'oeuvre), Cherea sait jouer la comédie, se mettre dans la peau d'un personnage lorsqu'il ment à Caesonia : « Nous discutions sur le point de savoir si la poésie doit être meurtrière ou non », ou prenant un air touché quand Caesonia lui parle des insomnies de Caligula, et encore lorsqu'il encourage ironiquement les théories de Caligula pour « organis[er] sa folie » (« C'est lumineux » scène X de l'Acte II, « Bravo. Le trésor public est aujourd'hui renfloué. »). Cependant, contrairement à Caligula qui est toujours dans la provocation, l'extravagance, Cherea ment pour des raisons d'Etat (« Je n'aime pas mentir ») dont assurer l'avenir du peuple romain (bonne cause). Les mensonges dans le jeu de Cherea ont donc un fond plus sérieux et légitime. Il rend ainsi service aux citoyens romains condamnés à mourir. Enfin, Cherea n'est pas un homme de conquête, de pouvoir (n'est pas arriviste) : « ce n'est pas l'ambition qui me fait agir, mais une peur raisonnable, la peur de ce lyrisme inhumain auprès de quoi ma vie n'est rien. » dit-il.

  1. - Dans la scène VI de l'Acte II, Cherea est soumis à Caligula qui le fait convoquer par des gardes, puis asseoir. Nous percevons dans cette scène la l'honnêteté de Cherea. En effet, Cherea, sincère, reconnaît ses qualités et ses défauts. Il est objectif et auto-critique lorsqu'il avoue avoir une part négative en soi, et en ce sens, des ressemblances avec Caligula : « je te comprends trop bien et on ne peut aimer celui de ses visages que l'on essaie de masquer en soi ». Cherea a aussi « le goût et le besoin de sécurité ». Il agit en porte parole, représentant des autres, quand il appuie ce sentiment par l'argument du nombre : « La plupart des hommes sont comme moi » (ce qui renforce l'isolement de Caligula dans sa philosophie). Il tient compte de l'avis du peuple qui le soutient (« Je sais que la plupart de tes sujets pensent comme moi »). Il parle au nom de « tous » en s'exprimant souvent à la première personne du pluriel. Cherea remplit alors ses « devoirs d'homme ».

  • En conclusion, Cherea est « un homme sain » (bonne hygiène de vie : « je préfère me tenir bien en main »), juste et simple

  • (« Je suis comme tout le monde »). Ce qui l'importe le plus est de vivre et d'être heureux. Il comprend les manipulations de Caligula mais n'est pas dupe ni naif. Il est lucide car il ne se laisse pas prendre au piège de Caesonia déclarant la mort de Caligula dans la scène X de l'Acte IV par exemple. Il est donc difficilement influençable. Il maîtrise totalement ses gestes et mesure ses paroles en compagnie de Caligula, Hélicon et Caesonia. Nous ajouterons aussi qu'il n'est jamais complètement soumis.

 

 

Les relations de Cherea avec Scipion et Caligula

 

Les relations avec Caligula :

  • Cherea apprécie Caligula et reconnaît ses qualités : « Cet empereur était parfait » dit-il dans la scène I de l'Acte I. Mais il considère sa fuite comme un acte irresponsable : « Mais ce n'est pas de son rang. Un empereur artiste, cela n'est pas convenable. » ( scène II de l'Acte II). Caligula est donc trop sensible (Cherea, secouant la tête « Il aimait trop la littérature ») et insouciant, selon lui.

  • Cherea trouve des défauts en Caligula mais il ne le hait pas, même s'il le méprise parfois :

  • « je suis las de tout ce jeu grimaçant. Je le connais trop bien et ne veux plus le voir ».

  • Lorsque Caligula revient au palais changé suite à la mort de sa soeur et amante Drusilla, il rejette à deux reprises l'amitié de Cherea (« Va t'en, Cherea, et toi Scipion, l'amitié me fait rire. » (2)) et blâme ses fonctions de littérateur : « Je n'aime pas les littérateurs et je ne peux supporter leurs mensonges. Ils parlent pour ne pas écouter. S'ils écoutaient, ils sauraient qu'ils ne sont rien et ne pourraient plus parler. Allez, rompez, j'ai horreur des faux témoins. » (1). Mais Cherea défend le devoir des évrivains. Contrairement à Caligula qui dit que « le monde est sans importance », Cherea plaide en sa faveur : « Il faut bien plaider pour ce monde » dit-il. Il est donc plus humain, plus indulgent, plus tolérant que Caligula.

  • Cherea comprend parfaitement la logique de Caligula mais refuse d'y adhérer (« Je ne puis admettre […], je ne puis accepter […] ». Lorsqu' il conseille les patriciens, il avoue implicitement « reconnaî[tre] son véritable ennemi » et le « voi[r] comme il est ». Une haine naît donc peu à peu entre Cherea et Caligula. En effet dans la scène II de l'Acte II, Cherea s'explique : « ce que je déteste en lui, c'est qu'il sait ce qu'il veut. ». Ainsi, il reconnaît que Caligula n'est pas totalement fou puisqu'il a conscience de ses actes. Cependant, Cherea considère son nihilisme comme une menace : « Caligula met son pouvoir au service d'une passion plus haute et plus mortelle, il nous menace dans ce que nous avons de plus profond. », « il transforme sa philosophie en cadavres et, pour notre malheur, c'est une philosophie sans objections » déclare t-il. Enfin, il juge Caligula « nuisible et cruel, égoiste et vaniteux » et « gênant pour tous ». Cherea considère encore Caligula comme un homme dangereux car il « exerce une indéniable influence » sur son entourage.

  • Cherea devient donc un militant, un résistant de Caligula : « Voilà ce qui m'effraie en lui et que je veux combattre », et « lutte pour une grande idée dont la victoire signifierait la fin du monde », puis se résout à mettre fin au rêve de Caligula : « Il faut bien frapper quand on ne peut réfuter ». Il désapprouve sa dérision du pouvoir, autrement dit le fait qu'il profite de son pouvoir absolu pour se permettre de tout anéantir, tout détruire : « sans doute, ce n'est pas la première fois que, chez nous, un homme dispose d'un pouvoir sans limites, mais c'est la première fois qu'il s'en sert sans limites, jusqu'à nier l'homme et le monde.». Cherea est donc contre l'arbitraire et pour les libertés des hommes comme Camus. Il veut donner un sens, une cohérence à la vie contrairement à Caligula qui incite à se rebeller contre l'absurde. Caligula « dissipe le sens de la vie, [fait] disparaître notre raison d'exister » tandis que Cherea s'exclame « on ne peut vivre sans raison ». Caligula et Cherea ont donc des philosophies antagonistes : Cherea est un homme dans la mesure alors que Caligula est un homme dans le démesure.

  • Au début de la scène VI de l'Acte II lorsque Cherea est convoqué par Caligula, Cherea se montre pour la première fois un peu agacé et trouve l'empereur capricieux : « Tu es sûr que ma présence est nécessaire ? ». Dans cette scène, Cherea avoue trouver Caligula « incapable » d'être sincère et ne voit « rien d'aimable en lui ». Alors que Caligula dit que : « la sécurité et la logique ne vont pas ensemble », Cherea a « le goût et le besoin pour la sécurité ». Cherea considère la pensée de Caligula « bizarre » et irréaliste, la sienne étant d'un ordre supérieur. En effet, il oeuvre pour donner une chance de bonheur aux hommes. Nous terminerons en disant que Cherea admet qu'il existe « des actions plus belles que d'autres » (comparaison) alors que « toutes sont équivalentes », tout se vaut d'après Caligula.

  1. Bien que Cherea ait menti, il reste pur et innocent dans le pardon de Caligula, qui lui est coupable et attend la sentence.

  2. Cherea connaît de mieux en mieux Caligula, son mot favori : « Ce que j'admire le plus c'est mon insensibilité ». Ce mot caractérise la faiblesse de Caligula selon Cherea, qui lui est sensible au bonheur des autres.

  3. Toutes ces raisons justifient donc le crime (meurtre) de Caligula : « Il est naturel que tu disparaisses » dit-il à Caligula.

 

Les relations avec Scipion :

 

- Cherea comprend parfaitement ce que ressent Scipion : « Il est offusqué » ( scène II de l'Acte II). Peut-être se reconnaît-il jeune en lui (sentiment d'empathie).

- Dans la scène I de l'Acte IV, Cherea demande le soutien de Scipion dans le complot : « j'ai besoin de toi » lui dit-il. A ses yeux, Scipion est « un répondant respectable » contrairement aux patriciens. Tous deux sont les seuls « dont les raisons soient pures » selon Cherea. Cependant, Scipion refuse de prendre parti avouant lui aussi avoir une part de Caligula en lui : « Je ne puis être contre lui. Si je le tuais, mon coeur du moins serait avec lui », « quelque chose en moi lui ressemble […]. La même flamme nous brûle le coeur »; bien que leurs pensées diffèrent : « il nie ce que tu avoues. Il bafoue ce que tu vénères ». Scipion, influencé par Caligula, choisit donc à regret le camp de Caligula, Caesonia et Hélicon. Cherea considère alors cet abandon comme une trahison qu'il n'essaie pas de comprendre car cela reviendrait à être pour Caligula. Cette décision renforce alors la haine de Cherea contre Caligula, celui-ci ayant « désespéré une jeune âme » et le conduit à passer à l'acte : « cela suffirait pour que je le tue avec emportement ».

 

 

 

 

 

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