Caligula CAMUS IV, 14 - Le dénouement

 

L.A Caligula CAMUS IV, 14 - Le dénouement

 

 

    Introduction :

     La scène 14 de l’acte IV est la scène de dénouement qui est censé mettre un terme à l’action principale en réglant le sort de chacun des personnages. Cet acte ne figurait pas dans la version de 1938, remaniée par Camus pendant la guerre. Cet ajout donne une dimension plus politique à la pièce en permettant l’aboutissement de la conjuration des Patriciens.

     Après les adieux de Scipion, Caligula étrangle Caesonia, sa fidèle maîtresse. Est-ce pour supprimer un témoin gênant de sa jeunesse vertueuse, comme pour se débarrasser de l’amour ? Pendant ce temps les conjurés prennent les armes. Ce soliloque (puisque le protagoniste est seul auprès du corps de Caesonia) devant son miroir permet au héros de reprendre des thèmes-clés de la pièce  comme la logique (« Il suffit peut-être de rester logique jusqu’à la fin ») et du monologue de l’acte III scène 5 : l’obsession de la « lune » et de la « consommation »,  avant d’être assailli par les conspirateurs. (Lecture du passage) Nous nous demanderons en quoi ce monologue est particulièrement tragique. (Annonce des axes)

 

I Un soliloque pathétique et lyrique

 

A)            Un dédoublement pathétique : L’objet miroir sert la mise en scène du dédoublement

Caligula a fait le vide autour de lui et n’a plus que le miroir, cad lui-même comme spectateur et interlocuteur

a) dédoublement en paroles :

- apostrophe à lui-même + alternance de JE-me/TU-toi (« toi en face de moi » marque l’opposition des 2 aspects de sa personnalité) ; « toi aussi » x2 -> « NOUS serons coupables à jamais » + caractéristique de la  phrase au rythme binaire avec répétition : « je sais pourtant/ et tu le sais aussi »

- didascalies soulignent cette autoscopie : « avec tout l’accent de la détresse » il prend à témoin le miroir : « tu le vois bien » -> déclaration de « haine » à cet autre lui-même

 b) dédoublement en gestes

- les didascalies insistent sur  sa gestuelle pathétique : « se pressant contre le miroir », « tendant les mains vers le miroir », « s’agenouillant devant le miroir »

- et son émotion par la répétition des larmes : « (en) pleurant » x2 +finalement « criant ». Ainsi est mis en valeur son dégoût de lui-même qu’il ne supporte plus.

-> gradation de l’intensité de l’émotion jusqu’au bris du miroir : « dans la glace lance son siège à toute volée en hurlant »

 

B)            Déception devant un constat d’échec amer (cf fin sc 13 : « Tuer n’est pas la solution »)

a) Sentiments négatifs :

- sentiment d’être incompris : « qu’il est dur d’avoir raison et de devoir aller jusqu’à la consommation » (= euphémisme de la mort)

- regret : « que ne suis-je à leur place »

- peur x3: « j’ai peur de la consommation » ; « j’ai peur », « la peur non plus ne dure pas »

- dégoût de sa « lâcheté » qu’il a toujours reprochée aux autres

b) Bilan dépréciatif de son passé :

- il n’a pas eu la lune  et sait qu’il ne l’aura plus (: « Hélicon n’est pas venu.. ») 

- regrets exprimés avec anaphores et  irréels du passé au rythme ternaire : « si j’avais eu l’amour, / si l’amour suffisait,/ tout  serait changé », « il suffirait… »

- l’impossible n’est pas réalisable : cf rappel de sa quête au PC révolu : « je l’ai cherché »

- reprise du thème de la culpabilité (« tout le monde est coupable »II ,9) associé à l’absence de dieu (métaphore) : « ce monde sans juge » + hyperbole et euphémisme : « où personne n’est innocent »

 c)  Constat d’échec

- répétition de « rien » x 4 = nihilisme : « rien dans ce monde ni dans l’autre qui soit à ma mesure » = constat d’échec en termes négatifs -> « je n’ai pas pris la voie qu’il fallait » + « ma liberté n’est pas la bonne » = reniement de soi qui s’oppose au « triomphe de l’innocence » cad  de ses victimes ( = collectif devenu l’allégorie de l’Innocence)

=> prise de conscience de s’être trompé : sa révolte individuelle, en faisant le choix de l’absurde, a échoué et se trouve confrontée à une révolte collective qui libère ceux qu’il a opprimés en croyant leur révéler la vérité

 

         C) Lyrisme poétique

a) Thème de la soif d’absolu impossible à étancher : images (« où étancher cette soif ? » : « quel cœur, quel dieu auraient pour moi la profondeur d’un lac ?» )

b) Images finales de la douleur avec interrogation exclamative émotionnelle « oh ! » ; comparaison « cette nuit est lourde comme la douleur humaine » ; périphrase de la mort : « ce grand vide où le cœur s’apaise » (octosyllabe avec sonorités suggestives)

c) Rythme et musicalité lyriques : modalités interrogatives et exclamatives + vers blancs au rythme binaire incantatoire (7x2 « Tout a l’air si compliqué/ tout est si simple pourtant » avec anaphore et antithèse ; 6x2 « aux bruits du monde,/ aux confins de moi-même » avec allitérations en nasales et assonances des voyelles proches du cri)

 

II Une mort attendue, dramatique et tragique

 

A)            Une mort dramatique et dramatisée

a)            Une mort attendue (préparée avant la scène et dans la scène):

-       avant la scène : 1°imminence de l’intervention des conjurés : armes apportées par 1 esclave IV,4 ; « le moment est venu » dit Ch IV, 13 ; et« ce soir nous serons une centaine » IV, 17 ; 2° départ de Scipion (fin de l’amitié) affirmant à C un elliptique « je sais déjà que tu as choisi » ; + meurtre de Caesonia  et dernières paroles prophétiques de C « pour parfaire enfin la solitude éternelle que je désire » (périphrase de la mort)

-       dans la scène : « bruit d’armes » pendant le soliloque, associé au « chuchotement  en coulisses » + miroir brisé = signe symbolique

b)            Une mort dramatisée  (spectaculaire et rapide)

- en deux temps accélérés : 1° entrée précipitée du fidèle Helicon surgissant au fond pour prévenir C en criant : « garde toi, Caïus » X2 -> dramatisation ; 2° entrée par toutes les issues + hurlement de C qui « fait face avec un rire fou », mais comme sans surprise (jeu ?)

- enchaînement rapide des actions d’une violence extrême soulignées par les didascalies : « hoquets/ rire,/râle, /hurlements »

 

B)            Une mort tragique

a)            gestuelle symbolique

- C n’a pas fui  mais semble dans une attitude de défi entre  démence et hystérie « fait face avec un rire forcé » (cf fin de Dom Juan de Molière)

- Frappé en 3 temps symboliques : 1° par le vieux patricien dans le dos  (comme le lâche qu’il a prouvé être déjà en tant que délateur III,4 que la peur faisait claquer des dents IV,4 ; 2° par Ch « en pleine figure » comme assumant sa révolte et sa vengeance = image du résistant (qui rappelle ses paroles de II,2 : « il faut bien frapper quand on ne peut réfuter » ; 3° « Tous frappent » action solidaire -> Punition/châtiment attendu et mérité

b)            polysémie des paroles finales (plusieurs sens)

-       « A l’histoire, C, à l’histoire ! » phrase exclamative elliptique avec force de la répétition : 1° mégalomanie : mort historique qui assure sa pérennité en laissant des traces de son existence dans les mémoires à tout jamais (cf Néron et sa folie paranoïaque); ou 2° semble dire que l’histoire, et donc l’avenir,  lui donneront raison : vous êtes tous coupables, menteurs, lâches, abreuvés de sang comme moi , et nous sommes tous coupables dès que nous naissons… ;  cf aussi analyse de B.N. dans le Dictionnaire des personnages des éditions Laffont /Bouquins : « sa mort serait la preuve que les hommes peuvent prendre conscience  et refuser l’absurde qui les dépasse (…) grâce à lui les hommes sont enfin devenus des hommes »… ??

-       « Je suis encore vivant ! » (paroles historiques rapportées par Suétone) nouvelle phrase exclamative qui pourrait signifier que d’autres comme lui prendront sa place : la tyrannie n’est pas morte ? cf 1° version 1937 de Camus : «  Non, C n’est pas mort . Il est là, là ! Si vous aviez le pouvoir, vous le verriez se déchaîner ce monstre ou cet ange que vous portez en vous ! » C représenterait une face potentielle de chaque spectateur. Pourquoi ce cri alors : simple mise en garde contre le Mal qui est en nous, ou contre le nazisme qui sévit à l’époque ou ses conséquences comme les règlements de comptes de la Libération?

-       Sens général de cette mort/suicide = Camus conclut lui-même : « C consent à mourir pour avoir compris qu’aucun homme ne peut se sauver tout seul  et qu’on ne peut être libre contre les autres hommes »  (préface à l’édition américaine)

 

Conclusion :

Ce dénouement répond à la convention classique : il règle le sort des protagonistes et met un terme à la conspiration en proposant la mort (en direct contrairement aux règles de la bienséance) du tyran ainsi châtié.

« Tête à tête sombre et limpide/ d’un cœur devenu son miroir », cette scène d’une violence  tragique n’est pas exempte d’un certain romantisme dont le héros, allégorie du Mal, prononce/déclame les  derniers mots ambigus, afin de laisser le spectateur réfléchir au sens de cet ultime défi. La méditation sur le thème du double fait songer au roman de E.E. SCHMITT La Part de l’autre (2001) qui montre les deux faces d’Hitler et rappelle qu’ « on ne naît pas monstre, on le devient ».

Par ailleurs, ce soliloque n’est pas sans rappeler le monologue final de Béranger dans la pièce de IONESCO Rhinocéros (1960) (théâtre de l’absurde) qui s’interroge sur sa place dans l’histoire et assume sa condition d’homme (« Je ne capitule pas ! »), alors que Caligula  y renonce dans une forme de suicide que Camus qualifie de « supérieur ». Faut-il donc imaginer Caligula heureux comme le disait Camus de Sisyphe ? Non puisqu’il constate qu’il s’est trompé (« ma liberté n’est pas la bonne »). En effet, au lieu de libérer les hommes il les a victimisés, terrorisés, mais non convertis à son point de vue.  Pourtant certains  voient dans sa mort une forme de réussite : ayant désiré enseigner, dans un individualisme monstrueux, la vérité aux hommes en leur montrant l’absurde du monde, il leur a permis de se fédérer et de choisir solidairement la révolte ... (point de vue de B.N. chez Laffont/Bouquins) Sans doute toutes ces victimes s’en seraient-elles bien passé…Mais il est vrai que Cherea a pu être analysé comme la figure du Résistant …

 

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