Comparaison CINNA- CALIGULA

 

Comparaison CINNA- CALIGULA

Corneille Cinna acte V, 3 ; Camus Caligula III, 6

 

     Cinna ou La Clémence d’Auguste (1640) est une tragédie inspirée à CORNEILLE par le philosophe latin Sénèque, et par les conspirations menées sous Louis XIV à l’époque de Richelieu. L’empereur Auguste a pour protégée la jeune Emilie, qui ne rêve que de venger la mémoire de son père évincé autrefois par celui-ci.  Cinna, pour mériter son amour, accepte de relever le défi, alors qu’il est l’ami d’Auguste. Il monte donc une conjuration contre l’empereur avec son ami Maxime. Le complot est éventé grâce à la trahison de Maxime, jaloux de l’amour d’Emilie pour Cinna. Acte V, scène 1 Auguste invite Cinna à l’écouter (« Prends un siège Cinna… ») et lui rappelle tous ses bienfaits. Le héros et le spectateur se préparent à sa sentence. Mais, contre toute attente, après l’aveu de trahison d’Emilie et de Maxime, Auguste, qui avait pourtant refusé l’idée d’un pardon (« pouvant servir sa renommée »), suggéré par sa femme Livie, fait preuve d’une clémence générale.

 

Auguste

En est-ce assez, ô ciel ! et le sort, pour me nuire,

A-t-il quelqu'un des miens qu'il veuille encor séduire ?

Qu'il joigne à ses efforts le secours des enfers ;

Je suis maître de moi comme de l'univers ;

Je le suis, je veux l'être. O siècles, ô mémoire !

Conservez à jamais ma dernière victoire !

Je triomphe aujourd'hui du plus juste courroux

De qui le souvenir puisse aller jusqu'à vous.

Soyons amis, Cinna, c'est moi qui t'en convie :

Comme à mon ennemi je t'ai donné la vie,

Et, malgré la fureur de ton lâche destin,

Je te la donne encor comme à mon assassin.

Commençons un combat qui montre par l'issue

Qui l'aura mieux de nous ou donnée ou reçue.

Tu trahis mes bienfaits, je les veux redoubler ;

Je t'en avais comblé, je t'en veux accabler :

Avec cette beauté que je t'avais donnée,

Reçois le consulat pour la prochaine année.

Aime Cinna, ma fille, en cet illustre rang,

Préfères-en la pourpre à celle de mon sang ;

Apprends sur mon exemple à vaincre ta colère :

Te rendant un époux, je te rends plus qu'un père.

 

 

Émilie

Et je me rends, seigneur, à ces hautes bontés ;

Je recouvre la vue auprès de leurs clartés :

Je connais mon forfait qui me semblait justice ;

Et (ce que n'avait pu la terreur du supplice)

Je sens naître en mon âme un repentir puissant,

Et mon cœur en secret me dit qu'il y consent.

Le ciel a résolu votre grandeur suprême ;

Et pour preuve, seigneur, je n'en veux que moi-même :

J'ose avec vanité me donner cet éclat,

Puisqu'il change mon cœur, qu'il veut changer l'Etat.

Ma haine va mourir, que j'ai crue immortelle ;

Elle est morte, et ce cœur devient sujet fidèle ;

Et prenant désormais cette haine en horreur,

L'ardeur de vous servir succède à sa fureur.

Cinna

Seigneur, que vous dirai-je après que nos offenses

Au lieu de châtiments trouvent des récompenses ?

O vertu sans exemple ! ô clémence, qui rend

Votre pouvoir plus juste, et mon crime plus grand !

Auguste

Cesse d'en retarder un oubli magnanime ;

Et tous deux avec moi faites grâce à Maxime :

Il nous a trahis tous ; mais ce qu'il a commis

Vous conserve innocents, et me rend mes amis.

[A Maxime.]
Reprends auprès de moi ta place accoutumée ;

Rentre dans ton crédit et dans ta renommée ;

Qu'Euphorbe de tous trois ait sa grâce à son tour ;

Et que demain l'hymen couronne leur amour.

Si tu l'aimes encor, ce sera ton supplice.

Maxime

Je n'en murmure point, il a trop de justice ;

Et je suis plus confus, seigneur, de vos bontés

Que je ne suis jaloux du bien que vous m'ôtez.

Cinna

Souffrez que ma vertu dans mon cœur rappelée

Vous consacre une foi lâchement violée,

Mais si ferme à présent, si loin de chanceler,

Que la chute du ciel ne pourrait l'ébranler.

Puisse le grand moteur des belles destinées,

Pour prolonger vos jours, retrancher nos années ;

Et moi, par un bonheur dont chacun soit jaloux,

Perdre pour vous cent fois ce que je tiens de vous !

 

Livie

Ce n'est pas tout, seigneur ; une céleste flamme

D'un rayon prophétique illumine mon âme.

Oyez ce que les dieux vous font savoir par moi ;

De votre heureux destin c'est l'immuable loi.

Après cette action vous n'avez rien à craindre,

On portera le joug désormais sans se plaindre ;

Et les plus indomptés, renversant leurs projets,

Mettront toute leur gloire à mourir vos sujets ;

Aucun lâche dessein, aucune ingrate envie

N'attaquera le cours d'une si belle vie ;

Jamais plus d'assassins, ni de conspirateurs :

Vous avez trouvé l'art d'être maître des coeurs.

Rome, avec une joie et sensible et profonde,

Se démet en vos mains de l'empire du monde ;

Vos royales vertus lui vont trop enseigner

Que son bonheur consiste à vous faire régner :

D'une si longue erreur pleinement affranchie,

Elle n'a plus de vœux que pour la monarchie,

Vous prépare déjà des temples, des autels,

Et le ciel une place entre les immortels ;

Et la postérité, dans toutes les provinces,

Donnera votre exemple aux plus généreux princes.

Auguste

J'en accepte l'augure, et j'ose l'espérer :

Ainsi toujours les dieux vous daignent inspirer !

Qu'on redouble demain les heureux sacrifices

Que nous leur offrirons sous de meilleurs auspices,

Et que vos conjurés entendent publier

Qu'Auguste a tout appris, et veut tout oublier.

 

 

Analyse comparée :

 

    En fait, Cinna désirait ôter la vie à l’homme qui avait ôté sa liberté au peuple. Et Auguste se posait la question d’un pouvoir qu’il avait conquis par la force, mais dont il était lassé. Dans la scène 1, il a laissé croire à Cinna qu’il allait le condamner, alors qu’il était déjà prêt à la clémence. Mais il voulait ainsi le persuader de l’exceptionnelle grandeur de son geste. Son pardon est donc plutôt un moyen de conserver son pouvoir, en faisant la preuve de sa générosité. Mais il est aussi un sursaut de « gloire » (au sens cornélien du terme : forme passionnée de l’honneur, de l’estime de soi, de la fierté) après l’annonce successive des trahisons, et un coup de théâtre qui le réconcilie avec son passé, en le grandissant à ses propres yeux. Il donne ainsi une leçon solennelle à lui-même, aux autres et à la postérité, en montrant qu’il est capable de dominer son désir de vengeance et d’être magnanime. Il s’agit donc d’un acte de vertu, c’est-à-dire de vraie générosité héroïque.

      Même si chez Caligula nous trouvons un désir de théâtralité identique dans le geste de clémence à l’égard de Cherea, ses motivations sont autres. Son coup de théâtre est un jeu pervers, préparé sans doute dès le début de la scène (puisqu’il cache la tablette), qui le fait se positionner là où l’on ne l’attendait pas, par esprit de contradiction et de provocation. Par ailleurs, il cherche avant tout à défier les dieux pour montrer qu’il peut rendre un coupable innocent en niant la réalité des faits au nom de l’équivalence des actions. Enfin, si Auguste donnait à son geste une valeur didactique, celui de Caligula est intentionnellement humiliant pour Cherea. Cette clémence inattendue ne peut que le pousser à poursuivre dans son désir de faire disparaître cet empereur gênant, - ce que ce dernier attend d’ailleurs comme l’ultime « repos » (euphémisme de son désir de mort qu’il n’avoue pas clairement, sans doute par orgueil).

     Donc des points communs à rappeler : le contexte de l’histoire romaine et un intérêt dramatique apparemment identique (le coup de théâtre qui éclaire la personnalité du héros), mais des intentions différentes chez les deux empereurs et assurément aussi chez les dramaturges. Théâtre classique, moral et politique chez Corneille dont le ressort tragique est l’admiration pour la grandeur d’âme des héros et la conception noble et grandiose du pouvoir. Théâtre moderne et philosophique chez Camus dont la personnalité de Caligula illustre les théories sur le tragique et l’absurde. Au final, seul le goût des maximes (ou sentences) semble peut-être rapprocher ces deux écrivains.

                        

      

NB : On peut parler de conflit de valeurs entre Cherea et Caligula au sens où leurs opinions morales et sociales sont contradictoires, et d’affrontement dans le sens où ils s’abordent résolument de front (« parlons comme on se bat ») en confrontant (comparant leurs points de vue)

 

 

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