A propos du Malentendu d’Albert CAMUS

 

A propos du Malentendu d’Albert CAMUS

 

     Le Malentendu écrit en 1941 et publié en 1944 par Camus a pour source la légende universelle d’un fils prodigue (réécriture de la parabole biblique du fils prodigue) tué par les siens. Le dramaturge, blessé par le peu de succès de la pièce, reconnaît avoir fait une « tentative pour créer une tragédie moderne », dont il résume ainsi le sujet : « Un fils qui veut se faire reconnaître sans avoir à dire son nom et qui est tué par sa mère et sa sœur, à la suite d’un malentendu ». On retrouve dans son roman, L’Etranger, l’allusion à ce fait divers (qu’il aurait lu dans L’Echo d’Alger le 6/1/1935) que Meursault lit en prison sur un vieux bout de journal. Evoquant « l’assassinat par sa mère et sa sœur d’un homme qui revient chez lui incognito après une longue absence », Meursault conclut en disant « Je trouvais que le voyageur l’avait un peu mérité et qu’il ne faut jamais jouer. »

     Et, en effet, le thème du jeu est central dans la pièce. Le protagoniste, Jan, joue le rôle de l’étranger dans l’auberge de sa mère et de sa sœur, Martha, tout comme ces dernières, jouent un rôle en lui cachant leurs intentions de meurtre. La mise en abyme, renforcée par le double jeu du Vieux Domestique (faussement passif et sourd) accentue la sensation de malaise et d’attente dont le spectateur est complice (par le jeu ! de la double énonciation). D’une certaine manière d’ailleurs, Jan, comme Meursault, meurt de ne pas avoir respecté les règles du jeu social. C’est donc une vision du monde pessimiste que nous propose ici Camus. Tout le monde souffre et joue (de gré ou de force) et Dieu (représenté par le Domestique ?) reste indifférent à cette détresse humaine.

En outre, l’unité de lieu de l’auberge (sans précision géographique ou historique, mais terme du voyage au sens propre et figuré des clients de passage…) instaure une sensation d’enfermement, proche du huis clos (d’ailleurs titre de la pièce que J.P. Sartre fait représenter la même année) qui favorise la tension dramatique soulignée par un dialogue parfois étouffant.  En effet, le langage, souvent à double sens, entretient la confusion, les quiproquos et met en valeur l’incommunicabilité, - autre thème majeur de ce drame. Camus l’évoque encore dans sa Préface : «Tout le malheur des hommes vient de ce qu’ils ne parlent pas un langage simple », mais « en porte-à-faux ». En cela il annonce le Nouveau Théâtre ou le Théâtre de l’Absurde.

     Et effectivement il est certain que l’on retrouve ici certaines des idées philosophiques de l’auteur si l’on considère la condition humaine comme le « malentendu » initial, plongeant l’homme dans un monde absurde où il se retrouve seul, en proie à d’utopiques rêves de bonheur. C’est le cas de Martha, dont le Dictionnaire des Œuvres de Laffont (collections Bouquins) dit à juste titre : qu’elle « a cru avoir droit au bonheur, se retrouve seule, abandonnée par sa compagne de vie et de meurtre, puisque la mère a finalement préféré rejoindre l’autre, l’étranger ». Elle n’a pas de remords, mais « se révolte contre un univers qui n’est pas à la mesure de l’homme. Le malentendu, c’est cette aspiration vers la joie, l’amour, le bonheur, dont l’être humain est inexorablement rejeté pour rester seul et démuni ». 

     Cette analyse bien noire,  ne doit cependant pas faire oublier le lyrisme de l’évocation de la nature méditerranéenne qui émaille le texte et qui est aussi un leitmotiv de l’œuvre de Camus. Il a, en effet, célébré dans Noces l’union panthéiste de l’homme et du monde, dont il tire une leçon universelle : « Il n’y a pas d’amour de vivre sans désespoir de vivre » et il nous faut donc apprendre cette « difficile science de vivre » qui  nous « donne l’orgueil de notre condition d’homme » et fait notre  « gloire ».

 

 Préface : Internet : file:///Users/francoise/Desktop/Le%20Malentendu.webarchive

 

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