Caligula CAMUS III, 6

 

L.A. Caligula CAMUS III, 6

 

Introduction :  Cette scène est la dernière de l’acte III. Elle met en présence Cherea et l’empereur. Caligula, devenu tyran, - ce qu’il réfute/récuse en disant à Scipion qu’il n’exerce le pouvoir que « par compensation à la bêtise et à la haine des dieux » (III,2) -, est menacé par le complot des Patriciens mené par Cherea. Il vient d’être prévenu de cette conjuration qu’il dénie par deux fois alors qu’Hélicon lui en a apporté la preuve matérielle. Après avoir lu la tablette, il fait convoquer Cherea puis dans un monologue s’exhorte « aller jusqu’à la consommation ».

       Scène de confrontation, ce passage est composé de deux mouvements, ponctués par la reprise de la question de C après un « silence » : « Crois-tu que deux hommes… peuvent …se parler de tout leur coeur… ? », qui oriente l’entretien d’abord  vers une explication de leurs divergences,  puis vers un pardon manipulateur accordé au chef des conjurés. (Lecture du passage) Nous nous demanderons quel est donc l’intérêt dramatique de cette scène particulièrement théâtrale. (Annonce du plan)

 

I Affrontement et conflit de valeurs (enjeu psychologique)

A Affrontement sous forme de double jeu (jeu de masques ou jeu de la sincérité ?)

a) Thème du jeu conduit par le questionnement de C (« crois-tu… ? »)

- Sincérité vraie ou feinte ? les circonstances sont paradoxales : C a fait convoquer Ch par un garde, il l’attend « engoncé dans son manteau » qui cache la tablette, le fait asseoir et « naturel pour la première fois depuis le début de la pièce » semble vouloir « baisser la garde » sans que le spectateur ne sache vraiment s’il est sincère. L’abondance des questions posées fait d’ailleurs ressembler cet entretien à un interrogatoire polémique scandé par 6 « pourquoi ? » (questions très personnelles  visant à faire se justifier Ch de sa haine)

- Mais très vite la sincérité attendue, présenté par l’image « comme… nus l’un devant l’autre » est éludée par images opposées : « couvrons-nous de masques … parlons comme on se bat. », qui impliquent un affrontement souligné par un combat verbal parfois proche de la stichomythie.

b) Pourtant moment d’abandon : Ch semble continuer à être sincère. Et C semble l’écouter dans un premier temps avec un esprit d’ouverture.

Ch ne conteste d’ailleurs pas l’accusation de C et exprime clairement ses opinions (: cf champ lexical des verbes introducteurs : « je crois » X7, Je (te) juge «  X3, « je sais » X3, « je pense »…) avec un souci de logique explicative (« parce que » X 6, « puisque »X2)  confirmant ses convictions. Cf la juxtaposition de ses deux assertions dont la consécutive est implicite : « Tu es gênant pour tous./ Il est naturel que tu disparaisses » (repris avec la coordination  « et »  de même valeur p110).

c) Mais rupture, dans la 1ère phase de l’entretien, accomplie par C après l’aveu de « je n’aime pas mentir » de Ch (renvoyant à Q initiale), génèrant un court « silence » faisant rebondir le thème de la sincérité.

Alors que Ch venait de confirmer l’idée qu’ils s’étaient paradoxalement parlé « de tout leur cœur » (justifiant sa demande de « sentence », conscient qu’il est de pouvoir être jugé coupable pour avoir parlé vrai), la sortie de la tablette devient pour C la preuve de sa « franchise simulée ». Il met fin au « jeu de la sincérité » de « façon passionnée », montrant son implication émotionnelle ds 1 débat que Ch caractérise avec mépris (accentué par le modalisateur imagé) de « jeu grimaçant ».

Pour C « tout est mensonge » et il jubile quand il peut le prouver. Il semblerait qu’il vienne donc de donner une nouvelle et machiavélique leçon de « vérité » à Ch, comme il s’y était engagé (I, 4)

B) Conflit de valeurs (souligné par la  répét. du v. « croire » X 8 et + chez les 2=credo)

1) Double reconnaissance (« 2 hommes dont l’âme et la fierté sont égales » X 2) avec gradation

a) Reconnaissance de leurs qualités + recherche d’empathie (champ lexical de l compréhension)

- Ch : « je te comprends trop bien  et on ne peut aimer celui de ces visages qu’on essaie de masquer en soi» (aveu d’une part négative en lui qu’il reconnaît en C et qu’il illustre par des ex, pour mieux les rejeter) p110, ms reconnaît que C n’est « ni heureux ni lâche »

- C : « tu es intelligent » »109, « homme sain » 112 + reconnait les accusations de Ch « c’est très juste » 110

-> C « il faut que tu essaies de comprendre p111 /Ch « je ne comprends pas tes complications » 112 - > didascalie finale : Ch « semble comprendre »

b) mais supériorité de Ch car il a l’argument du nombre : « la plupart sont/pensent comme moi / je suis comme tout le monde », comparaisons qui soulignent l’isolement de C et donc leur inégalité+ argument de la relève assurée « d’autres me remplaceront » qui déstabilise C-> « silence »

c) Ts 2 utilisent mêmes mots : nbrses répétitions = jeu d’échos  et parlent avec conviction-> accord sr l’absurdité du monde ms conclusions différentes

        2) Divergences

a) Postulats différents  sur le bonheur : Ch « je veux vivre et être heureux » p 109 qui répond à C  in I,4 «  Les hommes meurent et ne sont pas heureux » -> mépris exclamatif cynique (rire) sur pt de vue de Ch « seulement cela ! »+ justification finale paradoxale : « Ton empereur attend son repos. (euphémisme pour la mort) C’est sa manière à lui de vivre et d’être heureux »

b) Buts différents : C : logique jusqu’au boutiste ; Ch recherche « sécurité » p 108 et normalité (métaphore du « couteau dans le cœur »= « pensée la plus bizarre »)

 c) Credos différents : hiérarchie de valeurs opposée :

Ch s’appuie sur une éthique :  pour lui (raisonnement par analogie) : « il y a des actions plus belles que d’autres », alors que pour C « elles sont toutes équivalentes »  p109.  Ch   a « une autre idée de ses devoirs » p 109  qu’il rapporte aux lois de la famille et de l’amitié -> Ch juge C en 4 qualificatifs dépréciatifs (blâme) « nuisible, cruel, égoïste et vaniteux » => il finit par renoncer à la discussion « je suis lassé …je ne veux plus » et sortir« brusquement », outré

 

II Confrontation théâtralisée (enjeu dramatique)

A) Mise en abyme

a)  Théâtralisation des accessoires et du décor

- Importance des objets et de leur mise en scène : « manteau engoncé » dont C « tire la tablette », flambeau (lumière nocturne inquiétante -> jeu de clair-obscur) qui « sépare » les protagonistes et sur lequel « la tablette fond » que C continue de « tenir dans la flamme » à la fin de la scène

–> valeur symbolique de la tablette de cire : preuve matérielle = culpabilité de Ch/ détruite = innocence de Ch + flambeau entre eux 2 pour les « séparer » au moment destruction de celle-ci

b)  Geste de la sortie de la tablette préparé 

- Situation hiérarchisée malgré le discours égalitaire : C a fait convoquer Ch (sc 5) par un garde, il  vient de le faire asseoir (cf Cinna Corneille),  il est donc mettre du jeu et se place en position de supériorité hiérarchique, menant l’entretien sous forme de questions ( 4 +2 +2)

- Geste prémédité et théâtralisé : Dans la 2° partie de la sc , après un « silence » (pause et pose ?), « distrait » (simulation hypocrite et cynique ?) = coup de théâtre 1 : il « tire la tablette de son manteau » p 111 ; geste fort souligné par la répétition du mot « preuve » X4, s’exprime « de façon passionnée » X2  + rire , et coup de théâtre 2 :  geste fort de brûler la tablette,  faisant  alterner vocabulaire violent (avec l’apostrophe de « Tu vois, conspirateur !») et lyrisme ironique : « Que c’est beau (X2) un innocent… ! »

p 113. => gradation dans la recherche d’effet théâtral.

 

B) Symbolique dramatique

      a)     Geste du pardon inattendu pour Ch et le spectateur (effet coup de théâtre 2)

- C a une attitude contradictoire : pas de « sentence » (attendue et demandée par Ch) mais, en pardonnant, joue un rôle différent de celui attendu, par goût de la contradiction et provocation, renouant avec le principe de pouvoir « arbitraire » qu’il a instauré

- se place ainsi encore 1 fois au-dessus des dieux  « qui ne peuvent pas rendre l’innocence sans auparavant punir » -> affirmant  son pouvoir supérieur avec auto-éloge (« admire ma puissance »), parlant de lui emphatiquement à la 3ème pers « ton empereur n’a besoin que d’une flamme pour t’absoudre »

-> le rideau tombe sur C « souriant » suivant des yeux Ch sans doute avec un regard narquois, poursuivant la destruction de la tablette, en soulignant ainsi l’orgueil d’ un geste où il s’affirme dans toute sa marginalité et sa démesure (ms noter différence avec fin acte I : « triomphant » et fin acte II clos « lentement » sur le mot « mépris » où il apparaissait « exténué »)

     b) Geste qui annonce le dénouement (cad le meurtre/suicide de C) :

- Son pardon n’est pas magnanime car = geste dans la négation de Ch et de son projet, geste humiliant soutenu par  le champ lexical ironique de l’innocence et de la pureté, qui laisse Ch dans la « stupeur » et semble lui imposer la suite de son action (il n’est plus libre de sa révolte dès qu’elle est indirectement commanditée par C)

- En effet  les 2 injonctions de C sont claires : « Continue, Cherea, poursuis jusqu’au bout », associées au cynisme de l’hyperbole du compliment « ton magnifique raisonnement ». C « attend son repos » cad par un euphémisme, la mort, la fin de cette tragi-comédie absurde du pouvoir qu’il a cru éclairer d’un nouveau sens.

 

Conclusion : Cette scène permet donc la confrontation de deux ennemis et de deux systèmes de valeurs. Sa dramatisation est théâtralisée par le double jeu de C, sincère sans l’être, qui,  se mettant en scène lui-même, nous fait découvrir ses intentions. Le double coup de théâtre, de la sortie de la tablette et du pardon accordé au chef des conjurés, nous conduit en effet à comprendre que le protagoniste, poussé par sa logique de l’absurde, encourage Ch à poursuivre la conspiration. Elle annonce donc le dénouement : « l’abandon jusqu’au bout » de C (annoncé en III, 5) à la recherche du « repos » final.

     Camus nous offre ici un moment dramatique particulièrement intense qui n’est pas sans rappeler la scène du pardon d’Auguste  dans l’acte V du Cinna de Corneille, même si la clémence de l’empereur cornélien n’a pas du tout la même valeur. Si Auguste sort grandi et glorieux de son pardon, Caligula manifeste plutôt ici sa réponse à l’absurde au nom du principe d’équivalence. Il n’entraîne pas l’admiration du spectateur mais un mélange de dégoût et de pitié  qui n’enlève cependant rien au tragique implicite du cynique sourire final que porte C sur un Ch auquel tout l’oppose.

 

 

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