Commentaire : Caligula III, 1

 

Commentaire : Caligula III, 1

 

     Albert Camus a illustré dans son œuvre théâtrale sa philosophie de l’Absurde.  Ainsi dans Caligula il présente un personnage de tyran en quête d’impossible. La pièce fascine par son alternance de tragique et de comique/mélange des genres qui illustre le principe d’équivalence sur lequel le jeune empereur tente de se reconstruire après la mort de sa sœur et amante, Drusilla. Dans la scène 1 de l’acte III, nous assistons à une fête en l’honneur de Vénus dans laquelle Caligula, travesti en déesse, est à la fois metteur en scène et acteur. Nous nous demanderons donc en quoi ces pages illustrent les intentions du personnage éponyme. Nous étudierons tout d’abord les différentes facettes comiques de la mise en abyme, puis le credo/programme terrifiant qui sous-tend ce jeu.

 I Une mise en abyme comique

a) Situation et gestuelle/ Comique de situation et de gestes :

-          une mise en scène grotesque : « sorte de parade de fête foraine » (didascalie initiale) dans laquelle, devant les « spectateurs » (patriciens et Scipion) assis comme au spectacle, va apparaître, (après le lever d‘une « tenture »/ « rideau » par Hélicon), Caligula, déguisé en « Vénus grotesque », sur un « piédestal », juché sur une « estrade ». Il finira par s‘y asseoir « en tailleur », jusqu’à ce qu’il se lève pour rattraper, à la fin de la cérémonie, un spectateur ayant oublié de verser son « obole » (comique de situation final)

-          bruits de « cymbales » (assurés par des musiciens rythmant les paroles), « feux grégeois » imitant la « foudre », et « bruit d’un tonneau plein de cailloux » mimant le « tonnerre » (attributs divins rappelant l’antique Zeus) accompagnent le spectacle ;

-          prélude assuré par Hélicon « récitant » et Caesonia, dans le rôle burlesque de camelots vantant les mérites du spectacle (« Approchez » X 6, avec accumulation de formules hyperboliques « réalisation sans précédent », « sensationnelle » … pour attirer le public apostrophé vulgairement : « grossiers mortels »)

b) Parodie  d’un « mystère céleste » (du culte antique à mystères : les « Veneralia » en l’honneur de la déesse Vénus)

             -      parodie de la religion avec une prière caricaturale : « L’adoration commence. Prosternez-vous et répétez après moi la prière sacrée à Caligula-Vénus » déclare Caesonia . S’ensuit une accumulation d’impératifs de souhait : « enseigne-nous… accorde-nous » répétée mécaniquement par les patriciens, - rituel qui se clôt sur le « Accordé. » de Caligula. Le polythéisme païen est parodié par le burlesque qui dénigre, par une gradation chaotique, « l’Olympe et ses coulisses, ses intrigues, ses pantoufles et ses larmes » dans un mélange anachronique,

             -      parodie de l’art : poésie dionysiaque sur le thème du rire et du vin (« enivre-nous du vin de ton équivalence, mais support d’une théorie des contraires soulignée par des images et antithèses aux allitérations et assonances incongrues : Vénus, déesse « née des vagues, toute visqueuse et amère (12 syllabes), dans le sel et lécume (6 syllabes) … Toi, si vide/ et si brûlante,// inhumaine, /mais si terrestre » « toi qui est comme un rire et un regret, une rancœur et un élan »

c) Satire

             -      de la cupidité liée à la religion : « adorez et donnez votre obole », repris par Caligula après l’oubli du dernier patricien de verser son écot : « Adorer, c’est bien, mais enrichir, c’est mieux »,  maxime cynique et incisive au présent de vérité générale

             -      des patriciens infantilisés « mes enfants », mécanisés, qui se prosternent lâchement, ridiculisés par la répétition idiote de « Pause ! » et qui blasphèment sans se révolter (cf scène suivante)

             - des valeurs : l’amour « « l’indifférence qui fait renaître les amours », et même de l’amitié (humiliation/soumission de H et Cae) : l’utilisation de ses alliés en faire-valoir clownesques paraît un jeu pervers, même s’ils s’y prêtent sans renâcler

 II Un credo déclamé par des porte-paroles manipulés (H et Cae marionnettes de C)

 a)     Eloge paradoxal du Mal : « règne béni de Caligula », « Caïus, César et dieu » (trinité ridiculisée) au « cœur noir », « dieu descendu sur terre » où règnent « l’amour indifférent et douloureux », l’argent, la manipulation et  la terreur cf menace finale provocatrice, cynique et absurde : « prenez le couloir de gauche. Dans celui de droite, j’ai posté des gardes pour vous assassiner »

b)     Un jeu pédagogique ?  Caligula déifié accentue, par l’ intermédiaire de Cae et H, son rôle de professeur de « vérité » dans la dérision sentencieuse: « la vérité de ce monde (qui) est de ne pas en avoir » car tout est dénué de sens (« tes passions sont sans objet, tes douleurs privées de raison, et tes joies sans avenir)-> principe d’ « équivalence » sur lequel repose toute la « prière » qui juxtapose des oxymores terrifiants : « répands sur nos visages ton impartiale cruauté, ta haine toute objective » (= leçon de « mépris » dernier mot de l’acte II)

c)      But : renoncer et faire renoncer aux valeurs qu’il a aimées d’autrefois amour, religion, vertu, art… avec exécution immédiate (sauf Scipion qui ne se prosterne pas…) et ainsi débarrasser les hommes du respect superstitieux des valeurs mensongères afin d’abolir le privilège intolérable que les dieux exercent sur nous…

 Conclusion : Ce passage illustre bien le titre initial donné par Camus à cet acte : « Déification de Caligula ». Le dramaturge mêle ici toutes les formes de comique les plus spectaculaires, mais ce registre souligne encore davantage le tragique de la situation.  En effet la pédagogie frénétique du héros, véhiculée ici par un jeu de clowns, terrifie d’autant plus qu’elle exprime ses véritables intentions. En se faisant adorer comme le dieu de la tyrannie, C pousse la logique de l’absurde jusqu’au bout : il substitue ainsi un absurde intentionnel à un absurde occasionnel pour annihiler l’arbitraire du destin et le remplacer par son propre libre arbitre : cf l’explication donnée par Caligula lui-même dans la scène suivante : « J’ai prouvé à ces dieux illusoires qu’un homme, s’il en a la volonté, peut exercer sans apprentissage, leur métier ridicule… j’ ai pris le visage bête et incompréhensible des dieux…. C’est de l’art dramatique ! (…) Il est permis à tout homme de jouer les tragédies célestes et de devenir dieu. Il suffit de se durcir le cœur. »

 

 

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