Etude d'une scène : Caligula I, 4

 

Caligula CAMUS I, 4

Intérêt dramatique de la scène ?

 

Introduction : Après deux scènes d’exposition sous le signe de l’inquiétude (disparition de C depuis 3 jours, après la mort de sa sœur et amante, Drusilla), à la sc 3 (muette) l’empereur entre furtivement, seul, comme « égaré » sur le plateau lorsqu’arrive Hélicon. C lui explique dans la sc 4 qu’il est allé chercher en vain la lune, ce qui l’a fatigué. Il demande de l’aide à H avant de repartir. La scène est construite en 2 temps : 1) pp23-25 jusqu’à « fatigué »/ « un temps » : dialogue fait de courtes répliques sur un mode haché, mécanique, alternance de questions/réponses proche de la stichomythie -> effet à la fois comique et tragique qui souligne l’absurdité de sa quête. Alternance de « silences » + 2 réponses à la fin (P25) d’H qui cherche à apaiser C, comme s’il s’adressait à une personne dérangée (« bien sûr », « c’est ennuyeux »), ce qui n’échappe pas à C (« tu penses que je suis fou »). 2) Par la suite le dialogue s’amplifie, mais H reste un peu dans la même attitude, répondant par des explications, définitions, clichés  (« c’est » X4), pour faciliter l’expression de C qui se confie, voire se justifie.

 

I Première apparition du héros éponyme : un personnage perturbé, qui explique son changement et son programme

 

A) ->Intérêt psychologique : un perso perturbé

a) Après portrait indirect des sc 1 et 2 (effet d’attente/suspense), et arrivée muette sc 3 «  égaré », à la recherche de son identité (symbole du miroir) voici enfin le héros qui apparaît déjà sous un jour ambigu :

- dans son comportement : dans le rythme de la sc  cf les didascalies : « naturel », « simplicité, mais « détourné », « ton neutre » puis « éclat soudain » puis appel d’ Hélicon (H) et dans sa gestuelle, cf didascalies : assis dans sc 3, « se levant » p 26, puis « s’asseyant » p 27, puis « se lève avec un effort » et enfin « se dirige vers la sortie » après s’être « retourné » avant de « sortir » ;

- dans ses paroles : 1. des obsessions verbalisées (répétitions : « lune » X 5, « vérité » X6, «  rien » X3, « mort » X3) associées à des termes comme « impossible « X2 repris par des périphrases hyperboliques « besoin d’impossible», « besoin de la lune ou du bonheur ou de l’immortalité, quelque chose qui soit dément peut-être , mais qui ne soit pas de ce monde » ,  repris par un jusqu’au boutisme évoqué par « tenir jusqu’au bout », « nécessaire «  = soif d’absolu ;

b) Des explications philosophiques et métaphysiques tragiques qui annoncent une métamorphose et un programme pédagogique

- Changement personnel de point de vue qu’il refuse de rattacher à l’événement de la mort de Drusilla » ce n’est pas cela » p 26 (l’amour est « peu de chose ») mais à la découverte d’une « vérité » 

- Explications qui soulignent un changement antithétique entre autrefois « auparavant » et « maintenant », « mensonge » et « vérité », pour analyser une prise de conscience en gradation de constats noirs exprimés au présent de vérité générale (sous forme d’aphorismes et de litotes) :

« les choses, telles qu’elles sont, ne me semblent pas satisfaisantes »p 25, « ce monde, tel qu’il est, n’est pas supportable » p 26, « les hommes meurent et ils ne sont pas heureux » p 27 = prise de conscience de l’absurde

- une avancée vers des certitudes (« je sais » X2 + 2, et le repos « ne sera plus jamais possible »P27) qui conduisent à l’élaboration d’un programme exprimé au futur sur le plan : personnel  (quête symbolique de la lune  réitérée jusqu’à la fin de la sc « qui me donnera la lune ? » p 28) et pédagogique : les hommes « sont privés de la connaissance et il leur manque un professeur qui sache ce dont il parle », il affirme donc avoir « les moyens de les faire vivre dans la vérité » p 27

=> Sur le plan dramatique ces paroles ont un effet d’annonce de la suite (= une prolepse) pour le spectateur circonspect.

 

 

II Un intérêt dramatique lié aux relations héros-confident

 

A) Un affranchi  confident, faire-valoir de son empereur (dans la tradition classique)

a)la scène ne fait guère progresser leurs relations, mais souligne l’inquiétude discrète d’Hélicon, malgré ses capacités d’écoute :

- passif, il approuve C p 26-27 « c’est un raisonnement qui se tient », « cela est vrai »

- prudent, il joue sur l’humour : « je suis bien trop intelligent p25, (esquive) « cela ne les empêche pas de déjeuner » 27, parle en termes généraux (« on », « un /une » X3)

- soumis, même s’il conseille à C, avec des précautions oratoires, de « se reposer » 27, il accepte de faire « pour le mieux » pour le soutenir

b) Un interlocuteur qui permet à l’empereur de s’expliquer sur ce qui s’est passé avant et ce qui va se passer après :

-  C, se confie (fragilité ?), s’avouant « fatigué » p 25, en réfutant d’avance l’idée de la folie « tu penses que je suis fou », mais « même je n’ai jamais été aussi raisonnable «  p 25

- se laisse conseiller, même s’il affirme la fin de son repos, et demande de l’aide avec humilité : « « s’il te plaît, aide-moi désormais » p 28 (à trouver la lune)

- demande à H de garder le secret, ce qui prouve l’attachement des 2 personnages

=> Même si H prétendra n’être que le « spectateur » de C à Caesonia, il joue bien son rôle de confident, ce qui permet au spectateur d’être informé des intentions de C et donc de créer une atmosphère d’angoisse car il se demande comment C va passer à l’acte.

 

Conclusion : Une scène dramatiquement importante puisque c’est la première apparition sur scène de C. On le découvre perturbé, sous le coup d’une prise de conscience de l’absurde qui se verbalise par une quête impossible de la lune, et par un projet de transformation de ses objectifs d’empereur orientés vers une mystérieuse pédagogie de la vérité. Ainsi le spectateur se demande, dans l’angoisse,  ce qui se prépare.

 

 

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