Caligula - « Tragédie de l’intelligence » ?

 

Albert CAMUS Caligula - « Tragédie de l’intelligence » ?

 

     « Théâtre philosophique », « théâtre de l’impossible » ? Camus, dans sa « Prière d’insérer » pour l’édition conjointe de Caligula et du Malentendu datant de 1944, évoque ces deux appellations tout en rejetant la première et validant la seconde au prétexte que « la pensée (y) est en même temps action ». Il ajoute que : « Grâce à une situation (Le Malentendu) ou à un personnage (Caligula) impossible, elles (= ces pièces) tentent de donner vie aux conflits apparemment impossibles que toute pensée active doit d’abord traverser avant de parvenir aux seules solutions valables. Ce théâtre laisse entendre par exemple que chacun porte en lui une part d’illusions et de malentendu qui est destinée à être tuée. Simplement, ce sacrifice libère peut-être une part de l’individu, la meilleure, qui est celle de la révolte et de la liberté ». Mais, s’agissant de Caligula, il conclura en disant que : « On ne peut pas être libre contre les autres hommes. » De là à parler de « l’histoire d’un suicide supérieur » ou de « tragédie de l’intelligence », il n’y a qu’un pas que Camus franchira vite et qu’il faut donc tenter d’expliquer. « Pensée active », « sacrifice de ses illusions », ces deux expressions peuvent certes s’appliquer à Caligula, héros tragique que sa démesure (*hubris) condamne d’avance. Mais intelligent ?… Certes, l’étymologie latine éclaire le sens de ce qualificatif (car *intellegere c’est comprendre) dans la mesure où la mort de Drusilla lui fait paradoxalement comprendre la vie. Ce qu’il exprime en ces phrases : « Ce monde tel qu’il est fait n’est pas supportable » et « Les hommes meurent et ne sont pas heureux ». Mais est-ce à dire que ses réactions le sont ? En fait ce jeune empereur a rêvé d’être juste et raisonnable, il a régné, avant le début de la pièce, (et l’exposition nous le rappelle) d’une manière mesurée, aimant les arts, l’amitié, la justice, c’est-à-dire intelligemment, puis soudain la machine s’est déréglée. En cherchant à se procurer la lune ou « quelque chose qui soit dément peut-être, mais qui ne soit pas de ce monde », il part en quête de « l’impossible », affirmant de manière irréaliste, irrationnelle et puérile, sa puissance et sa liberté. Il imagine même s’égaler aux dieux en se montrant comme eux injuste, insensible, cruel, immoral. Il proteste ainsi contre l’image trompeuse du monde et renie, dès lors, beauté de la nature, politique, poésie, amitié, amour, jusqu’à la vie même… C’est dans ce sens qu’il faut comprendre son rejet de Scipion, de Caesonia, et son déni de la conjuration menée contre lui.

     Mais, d’une certaine manière, son désespoir, sa soif d’absolu, qui sont les sentiments d’un homme jeune, à la sensibilité à vif, voire dépressif, peuvent être compris comme une forme d’intelligence. D’ailleurs son regard sur le monde et les hommes n’est pas stupide. C’est, en effet, avec lucidité qu’il dénonce l’odieuse comédie de sa cour, l’hypocrisie des Patriciens, leur obsession du Trésor Public, leurs vains rituels mystiques, leurs peurs égoïstes, leurs mesquines lâchetés. En fait « il espère révéler à ses victimes l’absurdité du monde et les rendre libres en tuant les préjugés qui les rendaient esclaves » (Lagarde et Michard XXème siècle) Ce projet peut attester son intelligence, mais c’est sa conduite pour le mener à bien qui est absurde. Seul contre tous, orgueilleux et égocentrique, il repousse toutes les limites (cf « L’homme absurde est la raison lucide qui découvre ses limites » in Le M de S). Et surtout, en refusant de s’adapter à la situation nouvelle (qui est la mort de Drusilla), il rejette toute empathie avec autrui. Il choisit donc la mauvaise voie en agissant contre les autres hommes comme si rien n’était défendu.  Ayant perdu toute foi positive en l’homme et en le monde, il se réfugie dans un individualisme nihiliste qui, en renouant avec le mythe du surhomme, avec sa face prométhéenne, ne peut que le conduire à une mort solitaire, quasiment provoquée  (dernier renoncement) qui lui permet de comprendre (dernier éclair d’intelligence) que sa « liberté n’est pas la bonne ».

     Alors, comme le dit Camus, « tyran intelligent », Caligula ? Plutôt fascinant, et dans un questionnement toujours moderne. Théâtre d’idées, théâtre intellectuel, le théâtre de Camus est toujours d’actualité. C’est en ce sens d’ailleurs que la pièce est une « tragédie de l’intelligence » car elle conduit, encore aujourd’hui, chaque lecteur et chaque spectateur à s’interroger sur le sens de la vie, laissant en suspens la réponse, comme Camus : « Mais comment peut-on être libre ? Cela n’est pas encore dit. »

 

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