Comment lire un incipit?

 

Lycée international de Valbonne Sophia-Antipolis

Centre international de Valbonne

 

 

Classe de 2nde internationale

Professeur : Jean-François Bouché

 

Séquence n°1 :

 

Comment lire un incipit?

 

Groupement de textes n°1 : Les débuts de roman (incipits de La cousine Bette (BALZAC), Madame Bovary (FLAUBERT), Germinal (ZOLA) et Aurélien (ARAGON).

 

Objets d'étude :

 

  • Le genre narratif
  • Le travail de l'écriture
  • Etude d'un mouvement littéraire et culturel du XIXème siècle : le Réalisme, le Naturalisme.

 

 

Problématique : Quelles sont les principales caractéristiques du genre narratif?

 

Lecture analytique n°4 (GT1) : incipit d’Aurélien d’ARAGON.

 

Aurélien tombe amoureux de Bérénice Morel qui, de sa province, est venue passer quelques jours à Paris. Puis les circonstances de la vie éloignent les deux personnages : leur amour ne cesse pas, mais il ne peut pas non plus vraiment exister. En 1940, mobilisé, Aurélien retrouve Bérénice, qui a changé. Mais quelques heures plus tard, elle est tuée par les Allemands, en voiture.

 

Voici les premières lignes du roman :

 

La première fois qu'Aurélien vit Bérénice, il la trouva franchement laide. Elle lui déplut, enfin. Il n'aima pas comment elle était habillée. Une étoffe qu'il n'aurait pas choisie. Il avait des idées sur les étoffes. Une étoffe qu'il avait vue sur plusieurs femmes. Cela lui fit mal augurer de celle-ci qui portait un nom de princesse d'Orient sans avoir l'air de se considérer dans l'obligation d'avoir du goût. Ses cheveux étaient ternes ce jour-là, mal tenus. Les cheveux coupés, ça demande des soins constants. Aurélien n'aurait pas pu dire si elle était blonde ou brune. Il l'avait mal regardée. Il lui en demeurait une impression vague, générale, d'ennui et d'irritation. Il se demanda même pourquoi. C'était disproportionné. Plutôt petite, pâle, je crois… Qu'elle se fût appelée Jeanne ou Marie, il n'y aurait pas repensé, après coup. Mais Bérénice. Drôle de superstition. Voilà bien ce qui l'irritait.
Il y avait un vers de Racine que ça lui remettait dans la tête, un vers qui l'avait hanté pendant la guerre, dans les tranchées, et plus tard démobilisé. Un vers qu'il ne trouvait même pas un beau vers, ou enfin dont la beauté lui semblait douteuse, inexplicable, mais qui l'avait obsédé, qui l'obsédait encore :

Je demeurai longtemps errant dans Césarée…

En général, les vers, lui… Mais celui-ci lui revenait et revenait. Pourquoi ? c'est ce qu'il ne s'expliquait pas. Tout à fait indépendamment de l'histoire de Bérénice…l'autre, la vraie… D'ailleurs il ne se rappelait que dans ses grandes lignes cette romance, cette scie. Brune alors, la Bérénice de la tragédie. Césarée, c'est du côté d'Antioche, de Beyrouth. Territoire sous mandat. Assez moricaude, même, des bracelets en veux-tu en voilà, et des tas de chichis, de voiles. Césarée… un beau nom pour une ville. Ou pour une femme. Un beau nom en tout cas. Césarée… Je demeurai longtemps … je deviens gâteux. Impossible de se souvenir : comment s'appelait-il, le type qui disait ça, une espèce de grand bougre ravagé, mélancolique, flemmard, avec des yeux de charbon, la malaria… qui avait attendu pour se déclarer que Bérénice fût sur le point de se mettre en ménage, à Rome, avec un bellâtre potelé, ayant l'air d'un marchand de tissus qui fait l'article, à la manière dont il portait la toge. Tite. Sans rire. Tite.


Question : quels sont les éléments de cet incipit qui diffèrent par rapport aux débuts de romans précédemment étudiés?

 

 

 

 

 

 

 

Préparation de Clara C. :

 

Jusqu'à maintenant, nous avons étudié les incipits de textes réalistes, dont les chefs de file sont Flaubert avec Madame Bovary, et Balzac avec La Cousine Bette,caractérisés par un besoin d'infime précision et de détails extrêmement précis, ainsi le réalisme vise à imiter le réel dans la littérature. Dans Aurélien, d'Aragon, nous avons affaire à un mouvement tout à fait différent nommé le surréalisme. Effectivement, Louis Aragon fut un des créateurs de ce mouvement littéraire présent au XXème siècle. Il diffère totalement du réalisme et du naturalisme, cherchant lui à exprimer la pensée.

 

Ainsi, nous vivons les scènes selon la vision d'Aurélien, le protagoniste. Nous parcourons le texte à travers ses pensées les plus intimes : « Il la trouve franchement laide » (l.1) ; « Il n'aima pas comment elle était habillée » (l.2) ; « Il avait des idées sur les étoffes » (l.2/3) ; « Aurélien n'aurait pas pu dire si elle était blonde ou brune » (l.6). Ces éléments nous prouvent que nous sommes bien dans le surréalisme, exprimant la pensée, ici de Aurélien. Nous avons donc affaire à une focalisation interne.

 

Pars ailleurs, nous pouvons observer un manque de précision, contraire au mouvement réaliste dont les chefs de file sont Flaubert et Balzac, ainsi, Aragon crée un contraste avec un style totalement différent, tourné vers la pensée, les impressions et perceptions : « Il la trouva franchement laide » (l.1) ; « elle lui déplut » (l.1) nous prouvent qu'il n'utilise aucun détail, ni justification. Aussi, « Une étoffe qu'il avait vu sur plusieurs femmes » (l.3) est une simple expression de pensée, ainsi on ne trouve aucune description poussée et détaillée de l'étoffe, contrairement au cas de la casquette de Charles Bovary, dans Madame Bovary, écrit par Flaubert au XIXème siècle. De plus, « une impression vague, générale, d'ennui et d'irritation » (l.7) et « plutôt petite, pâle, je crois... » (l.8) nous démontrent une expression de la pensée incertaine, caractéristique du surréalisme présent ici.

 

Parallèlement au manque de détails, Aragon se focalise sur les pensées et impressions personnelles du héros : « voilà bien ce qui l'irritait » (l.9) ; « il y avait un vers de Racine que ça lui remettait dans la tête, un vers qui l'avait hanté » (l.10) ; « mais celui-ci revenait et revenait » (l.15) ; « impossible de se souvenir » (l.21).

 

Le narrateur perçoit Bérénice comme banale, insignifiante : « franchement laide » (l.1) ; « elle lui déplut » (l.1) ; « il n'aime pas comme elle était habillée » (l.2) ; « une étoffe qu'il avait vu sur plusieurs femmes » (l.3) ; « ses cheveux étaient ternes ce jour-là, mal tenus » (l.5) ; plutôt petite, pâle » (l.8). Cependant, il lui trouve une originalité qui paraît lui plaire : « Mais Bérénice. Drôle de superstition. Voilà bien ce qui l'irritait » (l.9). Nous comprenons ici, grâce à nôtre conscience de la pensée d'Aurélien, que le détail qui l'aura poussé à tomber amoureux de cette femme pourtant présentée comme banale est son prénom, Bérénice.

 

Pour conclure, Aragon fut un auteur lié au mouvement surréaliste, exprimant la pensée et les impressions des personnages, que l'on trouve inexistantes dans le réalisme qui lui, au contraire est caractérisé par des descriptions très détaillées que l'on ne trouve pas ici, dans Aurélien.

 

 

Clara C., 2nde section internationale, lycée international de Valbonne Sophia-Antipolis, octobre 2009.

 

 

 

 

 

 

Préparation de Karim B. :

 

Dans cet incipit d’Aurélien (Louis Aragon), nous avons un texte bien différent des incipits étudiés précédemment qui étaient : La cousine Bette (Balzac), Madame Bovary (Flaubert) et Germinal (Zola).

En effet, contrairement à ces incipits réalistes, on ne peut trouver d’indications sur le cadre spatio-temporel. Aucun détail n’est donné sur son identité.

L’incipit est composé d’une première partie (l.1 à environ 9) où Aurélien essaye de se remémorer le plus d’éléments possibles concernant son physique. Les passages suivants montrent qu’il a beaucoup de mal : « n’aurait pas pu dire si elle était blonde ou brune » (l.6) ; « il lui en demeurait une impression vague, générale » (l.7) et « petite, pâle, je crois » (l.8).  Cela constitue une opposition par rapport aux autres incipits où nous avons une description précise des personnages et de leur environnement, les seules informations données (ici au sujet de Bérénice) ne sont même pas sûres mais plutôt vagues et incertaines.

La deuxième partie (l.15 à 25) de cet incipit est en tout point, un monologue intérieur,  que l’on pourrait aussi qualifier de « stream of conciousness » en anglais. Il se pose des questions : « Pourquoi ? » (l.15) et « comment s’appelait-il le type qui disait ca » (l.21). De plus les nombreux pointillés  (ils apparaissent deux fois à la ligne 16, une fois à la ligne 19, deux fois à la ligne 20 et une fois à la ligne 22) donnent lieu à un rythme syncopé. Dans aucun des incipits précédents le narrateur a aussi précisément rapporté les pensées du héros.  C’est aussi un retour en arrière, dans une histoire grecque, celle de Bérénice et Titus. Il compare son histoire à celle-là.

Cet incipit n’est pas seulement différent sur le fond mais aussi sur la forme d’écriture. A l’encontre des textes réalistes étudiés précédemment, où les phrases sont longues et complexes, nous avons ici, des phrases très courtes et même souvent non verbales : « Mais Bérénice. » (l.9) ; « Drôle de superstition. » (l.9) ; « En général, les vers, lui… » (l.15) ; « Territoire sous mandat. » (l.18) ; « Tite. Sans rire. Tite. » (l.25).

L’on trouve aussi souvent des répétitions de mots dans une même phrase ou à la fin d’une phrase et au début d’une autre : « Il avait des idées sur les étoffes. Une étoffe qu’il n’aurait pas choisie. » (l.2) ;  « Un vers qu’il ne trouvait même pas un beau vers » (l.11) ; « mais qui l’avait obsédé, qui l’obsédait » (l.12) ; « revenait et revenait » (l.15). Ces anaphores n’ont jamais lieu dans les autres incipits. L’auteur veut insister sur ces mots-là.

Cet incipit d’Aurélien de Louis Aragon, se différencie sur de nombreux points des incipits réalistes du XIXème siècle. Ceux-ci décrivent plutôt le personnage et son entourage. Alors qu’ici nous n’avons presque aucune information sur le héros.  Ce sont ses pensées qui sont transmises par le narrateur, qui nous décrivent son anti-coup de foudre avec Bérénice. La fonction de cet incipit n’est pas très informative, elle est plutôt apéritive contrairement aux incipits réalistes de Flaubert, Balzac et Zola. La façon d’écrire est aussi différente, les phrases sont moins longues et complexes. Ce sont aussi des incipits qui appartiennent à deux mouvements littéraires différents, d’un côté le réalisme et de l’autre le surréalisme.

Karim B., 2nde section internationale, lycée international de Valbonne Sophia-Antipolis, octobre 2009.

 

 

 

 

 

 

Préparation d'Eléonore F. :

L’incipit d’Aurélien, d’Aragon (XXème siècle) étonne, en effet il est singulièrement différent des incipits de Flaubert par exemple, ou de Balzac. Dans ces incipits le lecteur était introduit au contexte et avait comme fonction de répondre aux questions telles que Qui ? Ou ? Quand ? et parfois Pourquoi ? Or dans cet incipit, nous sommes comme plongés dans les pensés du personnage principal, qui se nomme Aurélien.

L’histoire n’est pas introduite, le héros non plus, la première chose que le lecteur apprend est que la première fois que le héros « vit Bérénice, il la trouva franchement laide » (l.1). Impression qu’il développera dans tout le premier paragraphe, « elle lui déplut » (l.1), « il n’aima pas comment elle était habillée » (l.2), « cela lui fit mal augurer de celle-ci » (l.3). Ce portrait qu’Aurélien fait à partir d’une simple première impression montre le manque de savoir vivre de ce jeune homme, pris entre deux guerres, d’un certain égoïsme aussi et nous fait par de son mal-être. De plus, ce paragraphe nous donne une très mauvaise impression de Bérénice, impression qui sera peut-être légèrement revue  à la fin, avec la comparaison de la célèbre Bérénice de Racine.

Dans un incipit plus traditionnel, le narrateur est un narrateur omniscient qui présentera, dans un style très descriptif le cadre et les premières actions du personnage. Ici, au contraire,  la seule source d’information que nous avons afin de définir le contexte est l’impression et les pensées qui ne font que décrire une jeune femme qui sera plus tard dans l’histoire, la femme qu’il aimera, c’est donc un point de vue interne qui nous introduit à l’histoire. Par exemple, ligne 8, il y a «  plutôt petite, pâle, je crois… ». Le narrateur nous fait ici part de ses doutes quant à l’aspect physique de cette femme en disant « je ».

Entre les deux paragraphes, il ya une étrange rupture avec cette citation de Racine qui introduit la comparaison entre la relation d’Aurélien et Bérénice avec celle de Titus et la Bérénice de Racine. Cela est comme un clin d’œil au lecteur pour dire qu’effectivement, Aurélien ne semble guère apprécier cette jeune femme, mais qu’il s’ensuivra une histoire d’amour, aussi tourmentée et compliquée que celle dans le roman de Racine

Cette étrange focalisation interne est renforcée dans le deuxième paragraphe où nous avons l’impression de lire les pensées d’Aurélien au fur et à mesure qu’il les a lui-même, par exemple dans la première phrase : « En général, les vers, lui…Mais celui-ci lui revenait et revenait » (l.15). Cela donne à ce texte un style bien particulier, dans un langage bien moins formel, presque familier avec beaucoup de pause représenté par les « … » (l.15, 16, 19, 20 et 22). Encore une fois on trouve l’usage du « je » de la focalisation interne : « je demeurai longtemps » (l.20) ou « je deviens gâteux » (l.19 et 20). Ainsi la gestion des questions est totalement différente de ce qui est fait au XIXème siècle. En plus d'être implicite, les informations données pour répondre aux questions sont imprécises. L'auteur donne des indices nous permettant de nous situer mais nul part n'est mentionnée clairement l'époque comme dans La cousine Bette, de Balzac, "Vers le milieu du mois de juillet de l'année 1838" (l.1). En ce qui concerne la question QUAND?, par exemple, il est dit que c'est "un vers qui l'avait hanté pendant la guerre, dans les tranchées, et plus tard démobilisé" 'l.10-11). Il est ici implicite que la scène se passe après la première Guerre Mondiale (les tranchées furent utilisées principalement pendant cette guerre) et le fait que Beyrouth soir un "Territoire sous mandat)" (l.18) indique que l'histoire se situe entre 1920 et 1948.
De même pour la question OU?, il n'y a quasiment aucune indication de lieu. Il y a des prénoms français, "Aurélien" (l.1), "Bérénice" (l.1), "Jeanne ou Maris" (l.8). De même l'auteur fait des références à la littérature française, « Bérénice » de Jean Racine, ainsi qu’à l’Histoire de France : « les tranchées » (l.11). Cependant, la France représente tout de même une surface conséquente (550 000 km²), c’est extrêmement flou et imprécis contrairement à la tradition réaliste.

En conclusion, cet incipit est un peu comme l’image donnée de Bérénice, il semble peu utile et ne donnant que très peu d’information tout comme Bérénice apparaît comme inintéressante et laide mais grâce a certaines comparaisons et surtout grâce à la rupture du milieu, le lecteur est à peu près renseigné, au moins sur la question Qui ?

Eléonore F., 2nde section internationale, lycée international de Valbonne Sophia-Antipolis, octobre 2009.





 

 




Préparation d’ Hervé C. :

 

Aurélien est un roman surréaliste (mouvement apparu en France suite à la première guerre mondiale, qui s' appuie sur l'imagination).

Nous remarquons donc une grande difference entre cet incipit et ceux qui ont été précedemment étudiés, on répondait souvent précisement aux questions du moment (« quand ?»), du lieu (« où ?») et de la personne (« qui ?»). Or dans cet incipit ne donne aucune réponse précise à ces questions. Le narrateur laisse seulement quelques indices au lecteur avec lesquelles il doit deviner le lieu et l'époque: « guerre » (l.9), « tranchées » (l.9), démobilisé (l.9) ; tout ces indices peuvent laisser penser que cela se passe après la première guerre mondiale, en France.

Pour la question du personnage (« qui? », nous avons ici une focalisation interne, c'est donc à travers d' Aurélien que l' on perçoit Bérénice.

Aurélien « la trouva franchement laide » (l.1), « elle lui deplut » . La description de Bérénice n' est pas plus poussée, Aurélien ne cherche pas à justifier ses propos et montre son désinteressement à elle, il l' a « mal regardée » (l.6). Nous n'avons aucun élément psychologique d'elle. Le personnage principal, éponyme de cet oeuvre est Aurélien, pourtant encore une fois c'est très imprécis, il n' a aucun portrait physique, seulement quelques éléments psychologiques: « obsession pendant la guerre » (l.12-14)

 

Par rapport à Balzac, Flaubert ou Zola, qui utilisaient de longues phrases avec une écriture plutôt soutenue, Aragon utilise de très courtes phrases : « oupour une femme » (l.20) avec de nombreux points de suspensionet un language plutôt familier pour le vingtième siècle ( « bougre », « flemmard », « bellâtre » (l.22 et 24)).

Dans les moments descriptifs, il utilise presque uniquement des phrases courtes (« Je demeurai longtemps » (l.20)), averbales (« Ou pour une femme » (l.20)) ou nominales (« Tite » (l.25)), avec peu d' adjectifs, ce qui est totalement différent du Réalisme, tout cela nous donne l'impression qu' Aragon n'a pas vraiment de plan précis d' écriture.

 

Donc, par rapport aux précédents incipits, celui-ci est beaucoup moins détaillé, le lecteur doit imaginer lieux et époque car il y a trop peu de description, il n'y a pas vraiment de mise en situation, on a l' impression que le roman commence directement. On peut donc aussi en déduire que le Réalisme et le Naturalisme sont deux styles très différents du suurréalisme d' Aragon.

 

 

Préparation d’  Hervé C., 2nde section internationale, lycée international de Valbonne Sophia-Antipolis, octobre 2009.






 







Préparation de Layla K. :

L’œuvre littéraire Aurélien, de Louis Aragon, est parue en 1964. La première différence par rapport aux autres oeuvres étudiées (La cousine Bette de Balzac ; Madame Bovary de Flaubert et enfin Germinal de Zola) est que ces auteurs ne sont pas du même siècle et n’ont pas vécu à la même période historique.

Ils ne font donc pas parti du même mouvement littéraire : les trois premiers romans sont qualifiés de réalistes, voire naturalistes pour Germinal, alors qu’Aragon est l’un des fondateurs du surréalisme et du dadaisme. Ces derniers mouvements cités sont aussi artistiques, et ont été la conséquence de la première guerre mondiale où une génération entière fut sacrifiée à des finalités incertaines. « Nous autres civilisations, écrit Paul Valéry, nous savons maintenant que nous sommes mortelles ». Poètes, peintres, écrivains, sculpteurs, cinéastes se sont joints à ces mouvements pour exprimer leurs sentiments vis-à-vis de cette guerre.

D’ailleurs, à n’importe quel siècle et à n’importe quelle période historique, beaucoup d’auteurs parlent de leurs opinions politiques et de leurs jugements sociaux dans leurs œuvres. C’est aussi le cas de Balzac, Flaubert et Zola.

 

 

 

Dans les incipits, il y a plusieurs différences constatables. Puisqu’Aurélien n’est pas une œuvre réaliste, les détails n’ont pas la même importance dans l’incipit. Le cadre temporel n’est pas décrit de la même manière précise que dans les autres débuts de roman. Mais on a, par exemple « un vers qui l’avait hanté pendant la guerre, dans les tranchées, et plus tard mobilisé » (lignes 10 et 11). Les tranchées étaient les fossés permettant aux combattants la circulation et le tir à couvert, pendant la première guerre mondiale. Cet incipit se déroule donc après 1918. Il y a aussi l’indication « […] de Beyrouth. Territoire sous mandat. », ligne 18. Or, Beyrouth, capitale du Liban, était sous mandat francais de 1920 à 1943.

 

 

Le cadre spatial est encore plus vague : il y a la présence de prénoms francais comme « Aurélien », « Bérénice », « Jeanne » et « Marie » ainsi que la référence à la littérature francaise du XVIIème siècle (Bérénice de Jean Racine) et à l’histoire de France avec la guerre des tranchées. On peut en déduire que le roman se déroule en France, mais ce qui reste très imprécis, contrairement au réalisme.

Ce début de roman a aussi la particularité de ne pas être le début de l’histoire. En effet, celle-ci a déjà été « vécue » et sera racontée ensuite dans l’ordre chronologique, l’incipit ressemblant à un « commentaire » la concernant.

Le narrateur est en focalisation interne durant tout l’incipit, contrairement aux débuts de roman étudiés précédemment, où le narrateur est en focalistaion zéro ou le devient au cours de l’extrait (Madame Bovary, de Flaubert).

Le style d’Aragon dans ce roman est totalement différent du réalisme. Il adopte un langage qui va du registre courant à familier avec un style orale utilisé à l’écrit (« franchement » l. 1, « enfin » l. 2, « ca » l. 5, 10 et 22, « en général, les vers, lui… » l. 15, « …l’autre, la vraie… » l. 16, « en veux-tu en voilà » l. 19, « des tas » l. 19, « le type » l. 21, « une espèce » l. 21) et utilise des phrases courtes, parfois nominales, qui ont un rythme saccadé (« Tite. Sans rire. Tite. » l. 25) surtout à cause de la ponctuation, qui est surtout composée de points, de virgules et de points de suspension. Ce style donne l’impression au lecteur que le narrateur essaye de se souvenir de l’histoire qui lui est arrivé.

Dans le premier paragraphe, Bérénice est décrite sans l’être vraiment, parce qu’Aurélien ne se rappelle plus son physique. (« Aurélien n’aurait pas pu dire si elle était blonde ou brune. Il l’avait mal regardé. » l. 6, « une impression vague, générale, d’ennui et d’irritation » l. 7, « Plutôt petite, pâle, je crois… » l. 8). Il donne au lecteur un avis totalement subjectif et imprécis de Bérénice, à l’opposé des romans réalistes. Le nom de cette dernière l’irrite, à cause d’une tragédie de Racine, intitulée « Bérénice » elle aussi. C’est l’un des vers de cette pièce de théâtre (« Je demeurai longtemps errant dans Césarée… », l. 14) qui va mettre fin au premier paragraphe et à la description de la « vraie » Bérénice. Le deuxième paragraphe, en effet, ne parlera plus que de cette tragédie. Il fera en revanche certains sauts entre ce qu’Aurélien a vécu et entre la tragédie, entre « l’instant présent » et la mythologie. C’est une mise en abîme : l’œuvre de Racine est rappelée dans l’œuvre d’Aragon. Ce style d’écriture est totalement différent des romans étudiés précédemment. De plus, on ne peut comprendre l’incipit d’Aurélien sans savoir à quoi Aragon fait référence et dans quel contexte.

Aurélien, personnage principal et éponyme de l’œuvre d’Aragon, n’est pas décrit du tout. On peut remarquer certains aspects de se psychologie, comme son obsessions par rapport aux vers pendant la guerre et sa légère arrogance par rapport à Bérénice (« Cela lui fit mal augurer de celle-ci qui portait un nom de princesse d’Orient sans avoir l’air de se considérer dans l’obligation d’avoir du goût » l. 3 et 4). Le lecteur ne connaît ni son âge, ni son portrait physique, et il est obligé de faire un travail d’imagination pour s’imaginer les personnages présents dans l’incipit.

Pour conclure, la citation de la révolution surréaliste du 1er décembre 1924, est pertinente : « Le Réalisme, c’est émonder les arbres, le Surréalisme, c’est émonder la vie ».

Source : Les surréalistes – Une génération entre le rêve et l’action de Jean-Luc Rispail.

Préparation de Layla K., 2nde section internationale, lycée international de Valbonne Sophia-Antipolis, novembre 2009.

 

 

 

 

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