La casquette de Charles Bovary

PROPOSITION DE QUELQUES HEURES DE COURS AU SEIN D’UNE SEQUENCE CONSACREE AU REALISME


 

Niveau : classe de seconde (fin du premier trimestre)

Objets d’étude :

Le récit

Etude d’un mouvement littéraire et culturel : le réalisme

Le travail de l’écrivain

à partir de la première partie de l’œuvre de Flaubert, Madame Bovary

 

 

Méthodologie : le commentaire littéraire. Rédaction par les élèves d’une première partie de commentaire, après l’étude préalable du texte en classe.

 

 

PREMIERE ETAPE

En classe : travail sur les différentes étapes du manuscrit à partir du site :

http://www.univ-rouen.fr/flaubert/02manus/mbtrans.htm

 

 

Observation des différentes étapes du manuscrit à partir de l’objet « casquette ».

Relevez les éléments que Flaubert conserve et ceux qu’il modifie dans un tableau présentant les différentes étapes (les colonnes représentant les folios différents) ; qu’est-ce que cela révèle des intentions de l’auteur ?

 

 

 

DEUXIEME ETAPE

Travail sur la version définitive :

 

 

Questions de préparation

Qui est, selon vous, le narrateur du texte ? Comment le lecteur se situe-t-il par rapport à lui ?

Observez la structure du texte : comment s'insère la description dans le récit ?

Montrez comment la description de la casquette développe l'expression initiale : « une de ces coiffures d'ordre composite ».

La description permet-elle au lecteur de se représenter l'objet ?

Quels rapports établit le texte entre la casquette et son propriétaire ? Quelle est alors la fonction de la description dans le récit ?

 

Explication du texte en classe

 

Nous avions l'habitude, en entrant en classe, de jeter nos casquettes par terre, afin d'avoir ensuite nos mains plus libres ; il fallait, dès le seuil de la porte, les lancer sous le banc, de façon à frapper contre la muraille en faisant beaucoup de poussière ; c'était là le genre.
Mais, soit qu'il n'eût pas remarqué cette manœuvre ou qu'il n'eût osé s'y soumettre, la prière était finie que le nouveau tenait encore sa casquette sur ses deux genoux. C'était une de ces coiffures d'ordre composite, où l'on retrouve les éléments du bonnet à poil, du chapska, du chapeau rond, de la casquette de loutre et du bonnet de coton, une de ces pauvres choses, enfin, dont la laideur muette a des profondeurs d'expression comme le visage d'un imbécile. Ovoïde et renflée de baleines, elle commençait par trois boudins circulaires ; puis s'alternaient, séparés par une bande rouge, des losanges de velours et de poils de lapin ; venait ensuite une façon de sac qui se terminait par un polygone cartonné, couvert d'une broderie en soutache compliquée, et d'où pendait, au bout d'un long cordon trop mince, un petit croisillon de fils d'or, en manière de gland. Elle était neuve ; la visière brillait.
– Levez-vous, dit le professeur.
Il se leva ; sa casquette tomba. Toute la classe se mit à rire.
Il se baissa pour la reprendre. Un voisin la fit tomber d'un coup de coude, il la ramassa encore une fois.
– Débarrassez-vous donc de votre casque, dit le professeur, qui était un homme d'esprit.
Il y eut un rire éclatant des écoliers qui décontenança le pauvre garçon, si bien qu'il ne savait s'il fallait garder sa casquette à la main, la laisser par terre ou la mettre sur sa tête. Il se rassit et la posa sur ses genoux.

Flaubert, Madame Bovary, première partie, chapitre premier

 

 

Distribution du dessin de la casquette

http://www.loustal.nl/museum597.htm

 

Les élèves voient bien alors l’aspect insolite et donc comique de la casquette, et notent très vite que la casquette de Charles Bovary n’est guère réaliste !

 

 

Devoir à faire à la maison :

A partir de ces questions vous rédigerez une partie d’un commentaire littéraire comportant trois paragraphes ; vous aurez soin d’annoncer au préalable en une phrase la problématique que vous aurez choisi d’analyser.

 

 

 

CORRECTION DU COMMENTAIRE LITTERAIRE

 

 

Quelle importance accorder à la casquette dans cette scène ?

 

Cette scène romanesque tourne essentiellement autour d’un objet, en apparence anodin, qui va souligner le ridicule du « nouveau » : une casquette (le terme est d’ailleurs utilisé cinq fois dans l’extrait). Lorsqu’ils entrent en classe, les enfants de l’école ont tous le même rituel, auquel le nouvel élève ne soumet pas et qui sera l’occasion de sa honte. Sa gestuelle maladroite « il se leva, sa casquette tomba » est rendue par la parataxe ; les moqueries « toute la classe se mit à rire » « il y eut un rire éclatant des écoliers » scandent le récit et mettent le personnage mal à l’aise. Moqué par ses camarades et ridiculisé par son professeur qui, en utilisant le terme « casque » fait ressortir l’aspect incongru de la casquette, le nouveau se retrouve seul en scène, comme en témoigne le pronom personnel « il » en position de sujet dans quasiment toutes les phrases des dernières lignes : il s’oppose au « nous », expression de la collectivité dont il est marginalisé. Ce personnage nous apparaît à la fois risible et stupide dans sa docilité servile et son humiliation « il se baissa pour la reprendre », « il la ramassa une seconde fois » et pitoyable dans sa solitude : le narrateur qui est également l’un des enfants de l’école, comme le montre le pronom personnel « nous », a lui aussi pitié de lui : « le pauvre garçon ». La casquette est donc l’occasion de son ridicule.

 

Dans cette scène qui met en jeu une casquette, il semble naturel que le narrateur la décrive, d’autant que son aspect est surprenant : celui-là fait donc une pause et consacre plusieurs lignes à la description du couvre-chef du « nouveau » ; l’imparfait « c’était » annonce un arrêt du récit et le lecteur assiste à une présentation très détaillée de cette casquette : le narrateur commence par la caractériser globalement « une de ces coiffures d’ordre composite » en mettant en avant sa « laideur muette » ; puis la description se développe de façon ascendante, depuis « les trois boudins circulaires » jusqu’au « gland » ; cette pause narrative semble donc vouloir présenter l’objet afin que le lecteur se le représente plus aisément et le champ lexical des formes géométriques « ovoïde, circulaire, bande, losange, polygone », des matières « velours, poils de lapin, soutache » et des couleurs « rouge, or » parlent à l’imagination. Cependant, bien que Madame Bovary soit considéré comme un roman réaliste, qui veut décrire au plus près la vie bourgeoise du XIX° siècle, cette description présente une casquette hautement improbable, qui mêle plusieurs couleurs, plusieurs formes et plusieurs matières, la présentant comme une coiffure grotesque ; le narrateur la compare d’ailleurs à un « sac » et son énumération qui présente quasiment tous les couvre-chefs « bonnet à poil, chapska, chapeau rond, la casquette de loutre et bonnet de coton » nous fait sourire.

 

Cependant, quelle est donc la fonction de cette description dans un roman connu comme « réaliste », si ce n’est l’expression de la réalité ? Une comparaison utilisée par le narrateur est éclairante : « comme le visage d'un imbécile » ; on trouve également l’expression « laideur muette » dont l’adjectif fait à la fois référence à l’immobilité de l’objet et au mutisme du nouveau. Il semble bien que cette casquette soit le reflet de ce personnage ; d’ailleurs, le narrateur semble éprouver le même sentiment de pitié pour la casquette que pour le jeune Bovary :  « une de ces pauvres choses » fait écho à l’expression « pauvre garçon » : l’utilisation du même adjectif induit le parallèle. De même, la casquette est « neuve » et Charles est « le nouveau ». De plus, il n’est pas à sa place, il ne sait pas où se mettre, ni quelle attitude adopter, comme elle. Enfin, elle apparaît dans le texte en même temps que le héros, et le narrateur ne fait aucune description morale du personnage. Il semble donc qu’il se soit épargné cette peine en demandant au lecteur de comprendre qu’à travers cette casquette, il lui fallait voir le reflet de son propriétaire. Il est donc aussi atypique que sa casquette, aussi laid sans doute et aussi pitoyable.

 

Ainsi, cette scène est l’occasion d’humilier le nouveau et d’illustrer, à travers la description de la casquette, le caractère grotesque, falot et pitoyable de Charles Bovary.

 

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