L'Insurgé de J. Vallès

MONSIEUR COURBET, PRÉSIDENT DES ARTS

 


A cinquante-deux ans, Gustave Courbet avait l'agilité des corpulents.
Sa voix de stentor tonnait le long des plinthes, inondait les portes ouvertes, rebondissait sur le vitrage des bibliothèques, cornait le nom de son hôte à tous vents, et demandait ici et là:
- Théophile! Théophile ! - Où te caches-tu? En quel placard médites-tu tes bromures et tes gélatines? Sors! Sors de ta bauge! Lève la tête de tes plaques! Montre-toi, photographe de la réalité! Bouge! Un nouveau monde éclate! Sors de tes habitudes renfermées! La vie est dehors! Il fait beau temps! Paris s'envole et va se battre! Les porteurs d'épaulettes sont en déroute! Monsieur Thiers s'est escampé pour Versailles! Enfin, nous sommes chez nous! Une force nouvelle terrassera la misère! Le socialisme est une sève appartenant à tous! La modernité sauvera l'homme de sa gangue d'immobilisme! Ouvre tes fenêtres! Fais du soleil! Regarde les rues du quartier pavoisées à l'unique stridence du drapeau rouge! Toute la ville est d'accord avec la Révolte! Cette fois, c'est fait! L'éducation éradiquera l'illettrisme! Le développement de l'industrie pourvoira en emplois tous ceux qui ont du poil au coeur et l'outil de travail, remis entre les mains des ouvriers, sonnera l'heure du partage!
En bahulant de la sorte son ordre du jour, le bon diable d'Ornans était parvenu au coeur de l'appartement, il avait investi l'atelier du photographe, un espace vitré sur deux étages qui regardait la cour et où s'empilait sur un vaste comptoir de mercière un enchevêtrement d'objets hétéroclites, de papiers albuminés, de toiles peintes roulées en coupons, un entassement de cadres, de sous-verres, de lanternes, de tubes, de plaques, de bouteillons contenant des colorants, des produits argentiques, des collodions et des encres de retouche.

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