Jules Vallès : notules

JULES VALLES

 

De la Trilogie romanesque de Jules Vallès, l'école ne connaît pratiquement que le premier volet, L'Enfant. Ni Le Bachelier, roman à la genèse complexe et douloureuse, ni L'Insurgé, à l'écriture pourtant percutante, n'ont trouvé grâce auprès des concepteurs de manuels et, j'en ai bien peur, auprès de la majorité des collègues. Cette notule n'a qu'un but : promouvoir la lecture et l'étude de L'Insurgé au Lycée.
Fixons quelques repères :
. Jules Vallès naît au Puys en 1832. Journaliste d'opposition sous le régime impérial, il prend fait et cause pour la Commune. Il fonde Le Cri du peuple, qui paraîtra jusqu'au 23 mai 1871. Il est l'un des derniers combattants de la dernière barricade, celle de Belleville, au cœur du Paris ouvrier. Son engagement dans le mouvement communaliste lui vaut dix ans d'exil, en Angleterre. C'est à Londres que lui vient l'idée de la Trilogie. " Amnistié " en 1880, il fait reparaître à Paris Le Cri du peuple et, bien qu'affaibli, achève le cycle romanesque de Jacques Vingtras. L'Insurgé ne sera publié en volume, dans une version qui fait aujourd'hui référence, qu'après la mort de Vallès, en 1886.
. Contrairement à L'Enfant et au Bachelier, le dernier volet de la Trilogie offre une assez forte unité chronologique. Á travers le choix d'un prête nom transparent, Vallès témoigne de ce qu'il a vécu, de son engagement, sous " L'empire libéral " d'abord, au moment de la Commune ensuite. L'Insurgé a la réputation d'un " roman de la Commune ", bien que le récit de la Commune n'occupe guère que le dernier tiers de l'ouvrage. Reste que toutes les " irrégularités " (mot vallésien) du héros, toutes ses révoltes et jusqu'à ses soumissions temporaires vont à la Commune, comme les fleuves vont à la mer.

L'ouvrage nous paraît présenter, dans le cadre d'une étude partielle ou approfondie à mener en Première, un double intérêt :

- Travailler en liaison avec les programmes d'histoire de 1ère. Réfléchir sur les modalités romanesques de l'écriture de l'histoire. L'enjeu historique du texte est en effet manifeste. C'est un véritable " journal des événements " que nous offre parfois le récit. Ainsi l'on peut suivre jour après jour le déroulement de la Semaine Sanglante, du lundi 22 mai au dimanche 28 mai 1871. L'inscription des jours, des heures parfois, apparaît en italique et en tête de chapitre ou de paragraphe. Ici, pour parler comme Sartre, nulle " conscience de survol ", mais un narrateur " dans le coup ". L'histoire est en quelque manière " démonumentalisée " (à comparer, par exemple, avec l'écriture épique des Misérables, contre-modèle de L'Insurgé). Elle s'écrit au présent (déictiques de discours, emploi massif du présent d'énonciation). L'on peut parler, en dépit de la contradiction dans les termes, de " reportage historique ".

- Revenir sur la problématique de l'autobiographie (sur les procédés de " camouflage " de l'autobiographie). Nombre de lycéens de Première ont rencontré le " petit Jacques ", héros de L'Enfant, en Troisième. Au collège on leur a présenté le premier volet de la Trilogie comme un roman personnel à forte teneur autobiographique. Dans L'Insurgé, Jacques Vingtras semble plus que jamais Jules Vallès (comme en témoignent les " collages " d'articles du Cri du peuple). Tous les personnages, à l'exception notable du narrateur-témoin, sont - ont été- des personnes. Séverine, la compagne de Vallès, au moment de publier l'ouvrage en volume, a rétabli le nom de tous les personnages historiques. L'écart fictionnel est donc focalisé sur le seul personnage-témoin. Il est douteux que cela suffise à faire basculer l'énoncé du côté de la fiction. L'occasion s'offre donc d'évoquer un genre émergent : l'autofiction. Cet hybride s'origine dans un dispositif textuel contradictoire : l'allégation romanesque du péritexte est censée contrebalancer le critère onomastique de la triple identité (acteur=narrateur=personnage principal). Pour Genette, ce pacte contradictoire n'est qu'un subterfuge, un pacte de contrebandier : ces oeuvres, affirme-t-il " ne sont fictions que pour la douane : autrement dit, autobiographies honteuses ". Mais pour Lacan, " le moi dès l'origine serait pris dans une ligne de fiction "…
Mais Jacques Vingtras est plus qu'un masque derrière lequel Jules Vallès ne se cacherait que pour mieux se montrer. Le récit de L'Insurgé vit d'une constante tension entre le " je " et le " nous ", tension qui se résout en fusion au moment de la proclamation de la Commune. Le " je " vingtrassien, idéal du moi vallésien, s'absorbe dans le " nous " d'une communauté d'égaux et d'une collectivité historique, s'élevant ainsi à l'universel. Par là le roman reprendrait ses droits.

Bret Thierry (collège du Parc Impérial, université de Nice)

 

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