Tablettes tactiles en latin

Usages des tablettes tactiles en latin

 

Pierre Estrate

professeur de Lettres classiques au collège La Bourgade de La Trinité (06340),

Interlocuteur académique Lettres

 

Il vous est possible de voir la présentation de l'expérimentation projetée à l'occasion du colloque EcriTech3, lors de l'atelier D du vendredi 6 avril 2012, en cliquant sur ce lien.

 

Introduction

 

Quel rapport entre le latin, et l’usage d'une tablette tactile?

 

Je tente modestement de m'inscrire dans une dynamique déjà ancienne vis-à-vis des nouvelles technologies : les langues et cultures de l'Antiquité, par l'intermédiaire de précurseurs avertis, d'une communauté croissante et active, ont épié les balbutiements de la toile, profité des numérisations, des éditions massives en ligne, des travaux collaboratifs.

Le latin répond à une logique de transmission, de partage, voire de survie culturels. Il a cependant l'image d’une discipline trop exigeante, élitiste, qui n’aurait pas d’utilité dans la société contemporaine.

Je veux démontrer aujourd'hui que non seulement l'enseignement du latin s'adapte aux nouveaux supports, mais que de cette interaction naissent de nouvelles perspectives et un enrichissement réciproque.

J'ai jugé pertinent d'établir deux axes d’expérimentation, correspondant à la culture et à la langue, afin de tenter de répondre à cette question : qu’apporte l’usage de la tablette à l’apprentissage du latin, tant du point de vue de la création de contenu, que de la spécificité de l’interface tactile ?

 

Objectifs :

  1. faire la promotion du latin en démontrant sa souplesse vis-à-vis des nouvelles technologies, tout en gardant une exigence littéraire

  2. adapter son approche pédagogique pour cerner l'atout tactile de la tablette : comment produire des ressources et les réinvestir, comment traduire du latin

  3. préciser la manière dont la tablette s'insère dans le réseau TICE préexistant : PC, ENT, TBI...

  4. Proposer un aperçu des ressources logicielles actuelles et proposer des pistes de développement, en traduction notamment.

 

Mise en place de l'expérimentation

 

- Collège La Bourgade de La Trinité, 12 élèves de 4ème, ; nouveaux programmes ; thème : spectacles à Rome

- Collaboration du CRDP de Nice, interlocuteur : Monsieur BANUS Olivier.

- 1ère séance mercredi 11 janvier, fin aux vacances d'hiver (25 février).

- Une expérimentation ciblée :

 

  1. restreinte dans le temps : 5 semaines environ, soit une 15zaine d'heures/élève

  2. Pour l'essentiel de l'expérimentation, 5 tablettes ASUS Eee Pad, Androïd 3, puis ces derniers jours 3 ASUS et 3 Galaxy Tabs sous Androïd 4 pour démonstration d'hier après-midi. (Aujourd'hui, iPad3)

  3. une tablette pour 2/3 : favorise travail par "modules", en complémentarité avec PC. Nécessité de créer des progressions différenciées par groupes. Au sein des groupes, usage simultané de l'ordinateur et de la tablette (comparaison possible). D'où contrainte liée à l'expérimentation : présence tablettes et ordis dans une même salle.

  4. Deux salles : la salle de classe, et une petite salle informatique pour faciliter avancée du travail (ex : pb avec popplet, ENT...)

  5. deux phases : Les spectacles à Rome se déclinent en deux "pôles", l'un culturel – création de contenu, l'autre orienté "langue", plus "technique", orienté vers la recherche d'outils.

  6. Les manuels numériques : l'offre actuelle ne prenant pas en compte le potentiel tactil de ces outils, je ne les ai pas inclus dans l'expérimentation, qui s'attachait, en une poignée de semaines, à la plus-value tactile de la tablette.

 

Phase 1 de l'expérimentation

 

L'usage de l'informatique est volontiers chronophage. La tablette ne doit donc pas être un piège pour le professeur ds son travail en amont. Toujours garder en tête que ce sont les élèves qui doivent travailler, si possible davantage que leur professeur !

 

La tablette a joué trois rôles distincts dans la première phase de l'expérimentation, la phase "culturelle" :

  1. interface de consultation, d'investigation et de questionnement, par groupes

  2. outil de production servant à bâtir un cadre de travail, afin d'apprivoiser une culture

  3. outil de partage de cette culture, dans l'environnement TICE.

 

En parallèle : éducation aux médias, car l'usage de la tablette implique une initiation à la maîtrise de l'information et aux licences de publication et de diffusion. En effet, avec un ordinateur, on clique sur une image. Avec une tablette, on la PREND.

 

POINTS IMPORTANTS

DOCUMENTS SUPPORTS

(visibles dans le document de présentation PREZI, consultable en suivant le lien indiqué en tête du présent document)

  1. Recherche documentaire

  • Personnaliser, trier et croiser l'information brute

  • Besoins logiciels : présenter le fruit d'une recherche en évitant l'écueil du copier-coller

 

-une recherche documentaire "traditionnelle" (le cirque maxime)

-une recherche sur le même thème, réalisée grâce au site popplet.com, qui contraint l'élève à trier l'information, la reformuler sous forme de petits lots multimedias.

-GOOGLE EARTH : le centre historique de Rome

-une carte heuristique réalisée avec l'application Mindjet

  1. Faire remonter et mettre en commun les données :

  • l'ENT/groupe de travail : jeux du cirque, théâtre, amphithéâtre, naumachie, calendrier des fêtes....

  • Projection et reprise sur le TBI possible : l'élève peut rendre compte à l'oral, expliquer...

  • Groupe de travail = support pour l'évaluation

 

  1. Travailler dans une séance à tâches multiples

-nécessité d'avoir un fil directeur fort, et d'anticiper intelligemment les combinaisons tâches/élèves possibles (ne pas cantonner certains élèves à telle ou telle tâche)

-travailler par niveau et en partageant les tâches, possibilité de personnalisation des tâches (un élève approfondit un point tout seul...) : il s'agit de décliner les points importants par le biais de la "granularité"

-Travailler/retravailler les productions des élèves, en assurant la navette entre ordinateur et tablette (il y a eu quelques problèmes de prise en main, ou de conception tactile de l'interface du logiciel)

 

BILAN de la première PHASE

  • Réserves : l'apport tactile n'est pas toujours déterminant : les élèves ont connu un temps d'adaptation pour utiliser efficacement le traitement de texte, les cartes heuristiques ou les divers logiciels proposés. Passé un délai de deux semaines environ, tous les élèves ont réussi à n'utiliser que les tablettes. Certains logiciels, comme Popplet, ne sont pas, du fait de leur conseption propre, tout à fait optimisés pour l'instant. L'iPad semble plus performant à cet égard.

  • Difficultés du cours frontal contournées, au profit d'autres difficultés, essentiellement techniques. Je n'approfondis pas la question d'un usage de la tablette disponible 7/7 24/24 sous forme de prêt, ni la logistique qu'implique l'entretien, la mise à jour et la recharge électrique des appareils. Mon epérimentation étant logistiquement limitée, ces problèmes sont restés secondaires.

  • Dislocation du bloc classe : dans la production de documents, le réel atout est l'aspect nomade. Souplesse d'usage, pas d'effet "d'écran" entre le professeur et l'élève, ou entre élèves, contrairement au PC, possibilité de combiner/recombiner les divers aspects d'un thème ou les élèves eux-mêmes collaborant dans un groupe non figé.

  • Dislocation du contenu stéréotypé destiné à un bloc classe : la fragmentation de la recherche par niveau/thème très efficace. Le rythme du cours ressemble davantage à un TP, ce qui est surprenant pour une discipline littéraire.

  • Les élèves produisent "sans s'en rendre compte". Une garantie de sérieux et de maintien du rythme réside dans la perspective de la mise en commun, qui crée un fil rouge et une émulation.

  • Effet de ritualisation dans les séances : chacun retrouve son groupe, se met au travail. Beaucoup moins de passivité. Les élèves ont de plus respecté le matériel.

  • L'évolution du rôle du professeur : établit des pistes, mais ne doit pas être trop dirigiste sous peine d'avoir de mauvaises surprises (autonomie – à certains moments, le professeur est "désoeuvré", ce qui est bon signe, car son travail en amont suffit, et tous les élèves travaillent vraiment, chacun selon son rythme d'apprentissage)

 

Phase 2 de l'expérimentation

 

Les jeunes latinistes, une fois les grands moments de la mythologie, une fois les principaux attraits de la vie quotidienne antique vus en classe, se désintéressent de ce qu'il y a de plus intéressant encore : l'accès direct à la connaissance de la langue latine elle-même.

En effet, le déroulement du cours de latin aboutit fatalement à des moments "délicats" : l'étude de la langue et la traduction. Le professeur déploie des trésors d'ingéniosité pour préparer ce moment, ou pour le retarder, dans la crainte de voir se rompre l'équilibre fragile qu'il a réussi à instaurer dans son groupe.

Les nouveaux programmes encouragent une pratique plus affranchie du poids de la tradition pédagogique en ce domaine. La maîtrise de la langue latine est avant tout l'un des sésames de notre propre langue.

Dans le cadre de l'expérimentation, j'ai donc cherché à voir comment MANIPULER LE LATIN au sens littéral, toucher les mots, les déplacer, voire les tirailler et les malmener. En reprenant cette observation formulée il y a quelques minutes, à propos de la ressemblance du cours de latin avec un TP de sciences, j'ai essayé de trouver ce qui pourrait, dans cette partie la plus délicate de l'enseignement du latin, relever d'une pratique concrète, artisanale, de trouver comment la tablette pourrait être une "petite fabrique du latin", permettant à l'élève de ne pas décrocher et de traduire du latin "à façon".

 

1- s'approprier un passage de la littérature latine et s'enrichir au contact du texte original

CONSTAT

  1. Que fait l'élève latiniste en autonomie devant un texte, même préparé, même aménagé ?

  2. Il cherche le vocabulaire s'il ne le connaît pas, puis traduit "de gauche à droite", dans le sens de lecture...

    En assumant le caractère absurde du résultat : "ben oui, c'est du latin, alors c'est difficile/c'est une vieille langue..."

  3. En somme, il subit le latin. Non seulement il ne fait pas confiance en ce qu'il sait, mais ne respecte pas non plus une langue vectrice d'un message.

 

a- Questionner le texte

1- repérage « instinctif »/mots transparents/composition des mots/ les noms propres...

2- séparer les groupes de mots : les connecteurs , la syntaxe et hiérarchie de la phrase, ponctuation...

 

b- Traduire le texte en deux temps

- utiliser un code de couleurs attribué aux cas et fonctions dans la phrase

- pouvoir déplacer les mots par syntagmes

- traduction en 2 temps : littérale (technique), puis finale (travail sur la langue française), dans le respect de cette progression dans la difficulté (cf Martial). choisir le mot ou l'expression juste par rapport au contexte ; traduction littérale puis finale, avec comparaison de traductions par le biais de la mise en commun.

 

L'outil Pirate pad (ou ses avatars) a en l'occurrence un potentiel très intéressant, mais du point de vue de l'expérimentation, je l'ai jugé un peu délicat d'accès pour de jeunes latinistes.

 

2-Réinvestir ce savoir dans l'analyse littéraire et la traduction. Avec quels outils ?

CONSTAT

  • Il n'existe pas d'application tactile permettant de traduire du latin

  • Les élèves se sont rapidement retrouvés en "chômage technique", après avoir tenté quelques analyses.

  • D'où travail comme sur PC, coloration et déplacements de syntagmes possibles

 

Corpus

  • ORIGINES - Récit hist : Valère Maxime (historien, cour de Tibère), Faits et paroles mémorables, II, IV (origines)

  • VIE QUOT : CIL : CIL 4, 9983 (annonce de combats de gladiateurs à CUMES); CIL 10, 7297 (épitaphe du gladiateur Flamma)

  • Poésie (épopée) : Virgile, Énéide, V, 124 sqq. : jeux funèbres

  • Poésie "de circonstance" (épigramme) : Martial, Épigrammes, V, 24.(Hermès)

 

Corpus non exploité : Cicéron/Tacite, plus orienté vers le jugement de valeur et plus difficile à appréhender

 

 

Bilan de la phase 2 : perspectives pédagogiques

 

1- Plus long terme : TRADUCTION ASSISTEE

L'idée est de proposer un système d'aide interactive susceptible de rendre l'élève progressivement autonome vis-à-vis de la traduction, en automatisant en partie sa méthode. On peut imaginer à moyen terme un espace de travail tactile composé de plusieurs fenêtres : culture, lexique/points de grammaire, phrase latine d'origine que l'on peut "chahuter" (déplacer les mots, les hiérarchiser, les colorer...)

 

2- Court terme : un lexique latin tactile

Les observations que j'ai pu faire lors de l'expérimentation m'ont conduit à créer, avec l'aide de mes élèves, qui ont sélectionné les mots dont ils avaient besoin, une application susceptible de faciliter l'initiation à la langue latine par des élèves du secondaire. Le terme de "lexique" ne couvre pas tous les champs d'étude de l'application, qui sert de :

  • lexique

  • mise en valeur étymologie/radical

  • dérivés en français : travail possible sur les niveaux de langue

  • thèmes : les spectacles, la guerre, le mouvement...

  • accès bilingue : le module de recherche comprend indifféremment le latin et le français.

 

La version expérimentale de ce lexique a fait l'objet d'une démonstration par les élèves latinistes de 4ème lors du colloque EcriTech 3, à l'université Saint Jean d'Angély, le jeudi 5 avril 2012. J'en ai fait moi-même une démonstration le lendemain, lors de l'atelier consacré au bilan de cette expérimentation.

Cette application a pour vocation d'être la pierre angulaire de l'espace de traduction assistée décrit précédemment.

Conclusion

 

Qu'apporte la tablette tactile à l'apprentissage du latin ?

 

Cette expérimentation permet une production de ressources assez satisfaisante. Si l'on ne peut à ce jour, dans l'activité de recherche documentaire, trouver d'argument vraiment déterminant en faveur de la tablette, on peut néanmoins reconnaîte l'avantage indéniable et concret de son caractère nomade, qui dispense de l'usage d'une salle informatique et permet de d'individualiser les séances de travail. Un point à signaler : un logiciel comme popplet.com devient de fait le propriétaire des données qui lui sont confiées, comme c'est le cas pour Facebook.

Le latin, réputé austère et intraitable, tire-t-il profit de l'atout tactile de la tablette ? Dans la phase "langue", cet outil a montré des limites non pas techniques, mais de ressources. D'où la nécessité de poser des jalons et de proposer des pistes de développement, comme le lexique tactile.

La plus-value pédagogique, à mes yeux, est de parvenir à MANIPULER le latin pour FABRIQUER du français, d'utiliser la tablette tactile comme fabrique (« Littératrice »).

 

"Il me semble que nous sommes à l’aube d’un mouvement semblable à celui qui, au milieu des années 1970, a vu la généralisation, dans le cartable de l’élève, des calculatrices … mais aujourd’hui on pourrait peut-être parler de « littératrices », si vous me permettez le néologisme".

Jean-Michel Blanquer, directeur général de l'enseignement scolaire,

in "L'éducation nationale secouée par les tablettes", par François Jarraud, Mercredi 9 février, Café pédagogique, le mensuel n°131

 

Et le professeur dans tout cela ?

Il doit garder en tête que c'est à l'élève de travailler. Le professeur ne doit garantir que le cadre, en anticipant et en déclinant les objectifs. Le groupe classe traditionnel peut subsister bien sûr, mais la tablette est alors un manuel de luxe. Usage plus intéressant avec des effectifs réduits (dys, accomp éd, langues anciennes), car le professeur peut gérer plus facilement les progressions individuelles.

 

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