Les genres : le film noir

LE FILM NOIR

 

 

 

 

1) Origine et sens de l'expression.Ce sont les Français qui ont forgé cette expression, qui a été adoptée ensuite par les Américains. Elle fait référence à la collection de romans de la Série Noire, créée par Marcel Duhamel chez Gallimard en 1948, qui permet aux Français de découvrir les auteurs américains qui inspirent les films criminels. Un film noir est un film qui, dans les années quarante et cinquante, montre avec pessimisme la corruption de la société américaine, et se caractérise par une esthétique du noir et blanc.

 

 

2)Film noir et littérature.Le personnage principal du film noir - le détective

privé - a été créé dès le dix-neuvième siècle. Son ancêtre est le chevalier Dupin (Edgar Poe), ses aînés, Sherlock Holmes (Conan Doyle) et Hercule Poirot (Agatha Christie). Mais avec eux, nous avons affaire au roman problème : par un jeu intellectuel semblable à celui des échecs, le détective se sert d'indices pour découvrir la vérité. Il use de son raisonnement et de ses déductions. Une telle littérature s'adapte mal à l'écran, qui demande le mouvement avant tout.

 

La montée du gangstérisme (thème des films des années trente) et la corruption urbaine inspirent à l'écrivain américain Dashiell Hammett cinq romans majeurs publiés entre 1927 et 1930, et qui tranposent l'univers du détective des beaux quartiers aux décors sordides des grandes villes populeuses : Le Grand Braquage, La Moisson rouge, Sang maudit, Le Faucon maltais, La Clé de verre. Son héros est Sam Spade.

 

Les autres auteurs qui se voient régulièrement adaptés au cinéma sont : Cornell Woolrich (William Irish) - Pas d'orchidées pour Miss Blandish -, James Cain - Le facteur sonne toujours deux fois-, Raymond Chandler - Le Grand Sommeil. Le héros de Chandler est Philip Marlowe.

 

 

3)Personnages et thèmes du film noir.C'est John Huston qui impose le film noir avec son adaptation du Faucon maltais (1941). Humphrey Bogart y incarne Sam Spade. Plus tard, l'acteur tiendra le rôle de Philip Marlowe : les personnages se ressemblent : chapeau feutre, imperméable gris, cigarette, humour froid, impassibilité de surface, solitude, caractère taciturne...

 

Les angoisses de l'époque se retrouvent dans ces films : il ne faut pas oublier que ces années sont marquées par le nazisme, la Seconde Guerre mondiale, le bombardement d'Hiroshima et Nagasaki, la crise économique de l'après-guerre, le début de la guerre froide, le maccarthysme... Les thèmes abordés sont les suivants (liste non exhaustive) :

- la ville au climat malsain, et où règnent la criminalité et la corruption (le criminel n'est plus nettement défini comme dans les romans à problème)

- l'incertitude et l'angoisse

- la faiblesse du héros masculin (Assurance sur la mort)

- le rôle destructeur de la femme fatale (Assurance sur la mort)

- le réalisme social et la fonction quasi-documentaire du cinéma

- le hold-up (Quand la ville dort), la prison (Les Révoltés de la cellule 11)...

 

Dans ce monde à la dérive, les auteurs et les cinéastes préfèrent le privé au policier : un policier défend la loi, il a derrière lui une institution et une organisation. Le privé, lui, est seul, et il travaille par intuition. Mais il essaye de conserver un code moral, qu'il se nomme Spade ou Marlowe : fidélité à l'amitié, stoïcisme, goût du travail bien fait, sens de la tâche à accomplir vaille que vaille. Il sait donner des coups, mais aussi les recevoir...

 

 

3)Technique et esthétique du film noir. On peut dégager quelques constantes du film noir :

 

- la narration est parfois fondée sur un retour en arrière : le personnage revit son histoire et la commente en voix "off" (Assurance sur la mort, Laura). Son commentaire devient alors la voix inéluctable du destin.

 

- l'utilisation de la caméra peut être sèche, objective : concision, impassibilité du regard, simple constat de la brutalité du comportement des personnages, telles sont les caractéristiques du Faucon maltais...

 

- ou, au contraire, la caméra peut être parfois subjective : on voit alors ce que voit le personnage principal (en littérature, cette technique s'appelle la focalisation

interne) : Les Passagers de la nuit, La Dame du lac (tentative unique et artificielle de caméra subjective intégrale).

 

- l'éclairage est fondé sur un fort contraste entre l'ombre et la lumière : la photo est sous-exposée, les paysages et les pièces sont plongées dans l'ombre, les stars féminines sont filmées sous une lumière crue qui durcit leur expression et leur donne une beauté inquiétante, de nombreuses scènes se déroulent de nuit, les visages filmés en courte focale ont tendance à jaillir de l'écran et à agresser le spectateur...

 

- les angles de prise de vues sont influencés par l'expressionnisme allemand (il ne faut pas oublier que certains réalisateurs avaient fui l'Allemagne nazie) : déséquilibre de la composition, distorsion, angles inhabituels, plongées qui écrasent les personnages, cadrages claustrophobiques, tout concourt à créer une sorte de romantisme noir.

 

- la ville est l'espace du film noir : elle attire et détruit. Les décors-types sont les lieux inhabités et menaçants truffés de recoins obscurs, ou les lieux de passage où toutes les rencontres sont possibles. Le ring du match de boxe est la métaphore de la ville, lieu de violence, de désir, d'appât du gain (Hitchcock prend volontairement le contraire de ce décor dans la scène de l'avion de La Mort aux trousses).

 

- la femme est le passé de l'homme : elle apparaît comme un mante religieuse et incarne la mort. Le mensonge et la dualité de la femme (ange ou démon ?), qui est victime de sa beauté, sont symbolisés par le miroir et les portraits dont le film noir fait un grand usage...

 

L'adoption du noir et blanc et de toute une technique particulière aboutit donc à accroître un sentiment de menace, d'étouffement, de paranoïa propres au genre.

 

Même si le film noir disparaît à proprement parler à la fin des années cinquante, sa thématique est reprise par les cinéastes modernes : le caractère solitaire et taciturne L'Inspecteur Harry, par exemple, vient en droite ligne de celui du privé des années quarante. En 1999, deux films présentés au Festival de Cannes sont des variations sur le film noir : Ghost Dog (Jim Jarmusch) et L'Anglais (Steven Soderbergh).

 

 

A lire :

 

- Gangsters d'Hollywood, Geoff Andrew, éd. Atlas, 1987

- Le Crime à l'écran, une histoire de l'Amérique, Michel Ciment, éd. Gallimard, coll. Découvertes, 1992 (disponible au C.D.I.)

- Le Film noir américain, François Guérif, éd. Denoël, 1999.

 

 

Bruno Vermot-Gauchy

 

 

Connexion