Le parcours croisé du comédien et du professeur

Les 29 et 30 avril 2008, lors du stage "la culture à portée de main", les professeurs ont eu droit à une très riche leçon de théâtre qui leur était donée par Jacques Bellay, acteur permanent du TNN. De cette leçon nous voulons dire deux mots ici: elle est un admirable exemple de la différence fondamentale qui sépare un comédien d'un professeur de lettres quand ils approchent un texte de théâtre. Elle nous invite à réfléchir sur nos ratiques au sein de nos classes.

Dans le décor atypique de Faces composé de huit carrés de quatre canapés blancs disposés sur la scène du théâtre, il s'agissait de "monter" la fameuse scène I-3 de L'avare avec La Flèche.

Le travail commence par une "lecture à plat" du texte. Il s'agit de lire sans jouer, mais en s'adressant à son partenaire. A cette occasion, apparaît un premier désaccord entre le comédien et le professeur. Ce dernier a toujours le louable dessein de faire comprendre le texte à ses élèves et donc à appuyer dans sa lecture sur les mots qu'il pense porteurs de sens. Or pour le comédien, le ens n'existe pas tant que le texte n'est pas représenté et mis en espace. Alors que le professeur se demande et demande à ses élèves : "qu'a voulu dire Molière?", le comédien se demande quant à lui ce que le texte lui donne d'intéressant à jouer. Alors que le professeur-lecteur "joue le mot", le comédien cherche à jouer l'intention. De même, pour le comédien, le texte ne préexiste pas au jeu: le discours n'est pas tout prêt dans la tête du personnage quand il le débite, mais il sort au fil du jeu.

Jacques Bellay nous fait encore remarquer que l'intérêt du théâtre n'est pas de faire ce qui est dit ou l'inverse, mais réside dans le décalage entre les paroles et les actes. Ainsi la scène commence par un "Hors d'ici tout à l'heure et qu'on ne réplique pas!" qui ne fait que marquer le début d'un long dialogue. Le jeu ne peut être un sous-titrage du texte ni l'inverse. Mais au contraire, du jeu naît le sens. Cela ne devrait pas nous être si étranger: on retrouve cette idée que le sens ne découle pas seulement des mots mais de la situation dans laquelle ils sont prononcés dans les acquis de la pragmatique (branche des sciences du langage qui s'oppose à la sémantique).

Au théâtre, la situation se définit par l'espace qui est comme la page sur laquelle le comédien va écrire son propre texte (son interprétation), la relation entre les personnages, et l'enjeu. Chaque personnage, selon J. Bellay, a quelque chose à obtenir ou à gagner dans chaque scène. Tout se joue ainsi avant que la parole arrive. Le conflit des enjeux personnels engendrera par ailleurs des ruptures et des changements de registre caractéristiques de l'écriture dramatique. C'est pourquoi, le coeur du métier de comédien est l'écoute du partenaire.

Quant au metteur en scène, il peut, comme Pradinas, laisser naître le sens du jeu de ses comédiens. Il peut au contraire comme Arrias, après une phase d'observation, imposer à ses comédiens des actions physiques (regards, gestes) qui font naître des intentions et déclenchent des émotions.

Daniel Benoin parle aussi de fil qu'il va tirer et dont il va tester la solidité par expérimentation. Le sens naît ainsi dans le jeu par essai/erreur, abandon/validation.