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21 TEXTES CLES : l'autobiographie - Autobiographie Pagnol
 
 TEXTES CLES : L'AUTOBIOGRAPHIE
PAGNOL

Je suis né dans la ville d'Aubagne, sous le Garlaban couronné de chèvres, au temps des derniers chevriers.

    Garlaban, c'est une énorme tour de roches bleues, plantée au bord du Plan de l'Aigle, cet immense plateau rocheux qui domine la verte vallée de l'Huveaune.

    La tour est un peu plus large que haute : mais comme elle sort du rocher à six cents mètres d'altitude, elle monte très haut dans le ciel de Provence, et parfois un nuage blanc du mois de juillet vient s'y reposer un moment.

    Ce n'est donc pas une montagne, mais ce n'est plus une colline : c'est Garlaban, où les guetteurs de Marius, quand ils virent, au fond de la nuit, briller un feu sur Sainte-Victoire, allumèrent un bûcher de broussailles : cet oiseau rouge, dans la nuit de juin, vola de colline en colline, et se posant enfin sur la roche du Capitole, apprit à Rome que ses légions des Gaules venaient d'égorger, dans la plaine d'Aix, les cent mille barbares de Teutobochus.

    Mon père était le cinquième enfant d'un tailleur de pierres de Valréas, près d'Orange.
    La famille y était établie depuis plusieurs siècles. D'où venaient-ils ? Sans doute d'Espagne, car j'ai retrouvé, dans les archives de la mairie, des Lespagnol, puis des Spagnol.

    De plus, ils étaient armuriers de père en fils, et trempaient des épées dans les eaux de l'Ouvèze : occupation, comme chacun sait, noblement espagnole.

    Cependant, parce que la nécessité du courage a toujours été inversement proportionnelle à la distance qui sépare les combattants, les tromblons et les pistolets remplacèrent bientôt les espadons et les colichemardes : c'est alors que mes aïeux se firent artificiers, c'est-à-dire qu'ils fabriquèrent de la poudre, des cartouches et des fusées.

    L'un d'eux, un arrière-grand-oncle, sortit un jour de sa boutique à travers une fenêtre fermée, dans une apothéose d’étincelles, entouré de soleils tournoyants, sur une gerbe de chandelles romaines.

    Il n'en mourut pas, mais sur sa joue gauche, la barbe ne repoussa plus. C'est pourquoi, jusqu’à la fin de sa vie, on l'appela "Lou Rousti", c'est-à-dire Le Rôti.

    C'est peut-être à cause de cet accident spectaculaire que la génération suivante décida sans renoncer aux cartouches ni aux fusées de ne plus les garnir de poudre, et ils devinrent "cartonniers", ce qu'ils sont encore aujourd'hui.

    Voilà un bel exemple de sagesse latine : ils répudièrent d'abord l'acier, matière lourde, dure, et tranchante ; puis la poudre, qui ne supporte pas la cigarette, et ils consacrèrent leur activité au carton, produit léger, obéissant, doux au toucher, et en tout cas non explosible.

    Cependant mon grand-père, qui n'était pas "monsieur l'aîné", n’hérita pas de la cartonnerie, et il devint, je ne sais pourquoi, tailleur de pierres. Il fit donc son tour de France, et finit par s'établir à Valréas, puis à Marseille.

    Il était petit, mais large d'épaules, et fortement musclé.

    Lorsque je l'ai connu, il portait de longues boucles blanches qui descendaient jusqu'à son col, et une belle barbe frisée.

    Ses traits étaient fins, mais très nets, et ses yeux noirs brillaient comme des olives.

    Son autorité sur ses enfants avait été redoutable, ses décisions sans appel. Mais ses petits enfants tressaient sa barbe, ou lui enfonçaient, dans les oreilles, des haricots.

    Il me parlait parfois, très gravement, de son métier, ou plutôt de son art, car il était maître appareilleur.

    Il n'estimait pas beaucoup les maçons : "Nous, disait-il, nous montons des murs en pierres appareillées, c'est-à-dire qui s'emboîtent exactement les unes dans les autres, par des tenons et des mortaises, des embrèvements, des queues d'aronde, des traits de Jupiter... Bien sûr, nous coulions aussi du plomb dans des rainures, pour empêcher le glissement. Mais c’était incrusté dans les deux blocs, et ça ne se voyait pas ! Tandis que les maçons ils prennent les pierres comme elles viennent, et ils bouchent les trous avec des paquets de mortier... Un maçon, c'est un noyeur de pierres, et il les cache parce qu'il n'a pas su les tailler."

    Dès qu'il avait un jour de liberté - c'est-à-dire cinq ou six fois par an - il emmenait toute la famille déjeuner sur l'herbe, à cinquante mètres du pont du Gard.

    Pendant que ma grand-mère préparait le repas, et que les enfants pataugeaient dans la rivière, il montait sur les tabliers du monument, prenait des mesures, examinait des joints, relevait des coupes, caressait des pierres.

    Après le déjeuner, il s'asseyait dans l'herbe, devant la famille en arc de cercle, en face du chef-d’œuvre millénaire, et jusqu'au soir, il le regardait.

    C'est pourquoi, trente ans plus tard, ses fils et ses filles, au seul nom du pont du Gard, levaient les yeux au ciel, et poussaient de longs gémissements.

    J'ai sur ma table de travail un précieux presse-papiers. C’est un cube allongé, en fer, percé en son centre d’un trou ovale. Sur chacune des faces extrêmes, un entonnoir assez profond est creusé dans le métal refoulé.

    C'est la massette du grand-père André, qui frappa pendant cinquante ans la dure tête des ciseaux d'acier.
 
Marcel Pagnol, La gloire de mon père

Date de création : 19/09/2011 @ 01:25
Dernière modification : 19/09/2011 @ 14:03
Catégorie : 21 TEXTES CLES : l'autobiographie
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