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41 ROMAN 1 : Si c'est un homme, Primo LEVI - LEVI 7 : " en route pour le néant "


Les " Naufragés ", " en route pour le néant "...
 


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Les trois 1° chapitres décrivent une descente aux enfers brutale et terrifiante. Une « Initiation »… à l’envers ! En effet, dans un véritable rite initiatique, le passage de l’enfance à l’âge adulte est une entrée dans le monde des hommes. Dans le Lager, en revanche, le détenu se retrouve « hors du monde » (ch. 2), dans une « monstrueuse machine à fabriquer des bêtes » (ch. 3)

Cette déshumanisation procède par étapes : les privations diverses qui provoquent une rapide déchéance physique, un sentiment de profond isolement qui anéantit toute solidarité humaine, enfin un renversement des valeurs qui achève le processus de déshumanisation par une déchéance morale : la mort semble alors un terme inéluctable…
 


1. Les privations.
 

·        Effets personnels
 
Dès la séance de déshabillage, « nous nous sentons hors du monde : il ne nous reste plus qu’à obéir » (ch. 2). Le détenu est privé de tout ce qui pouvait faire de lui une personne singulière : ses objets personnels, sa montre, ses vêtements, ses chaussures, il n’a plus de nom mais un numéro comme une tête de bétail ! La dépersonnalisation passe donc d’abord par le corps.
Cette situation est encore plus insupportable devant des civils : « devant les filles du laboratoire, nous nous sentons mourir de honte et de gêne » (ch. 15) ; « elles ne nous adressent pas la parole et font la moue quand elles nous voient nous traîner à travers le laboratoire, misérables, crasseux, gauches et trébuchants sur nos sabots » (ch. 15)
 
·        Eau et nourriture
 
  Quand PL arrive au camp, il n’a « rien bu depuis 4 jours », l’eau du robinet est polluée, « il me faut recracher, l’eau est tiède, douceâtre et nauséabonde. C’est cela l’enfer. » (ch. 2)
Les effets de la faim ne tardent pas non plus à se faire sentir : « Déjà mon corps n’est plus mon corps. J’ai le ventre enflé, les membres desséchés, le visage bouffi le matin et creusé le soir ; chez certains, la peau est devenue jaune, chez d’autres, grise » (ch. 2)
« J’ai donc touché le fond. (…). Au bout de 15 jours de Lager, je connais déjà la faim réglementaire (…) qui fait rêver la nuit et s’installe dans toutes les parties de notre corps » (ch. 2)
 
·        Identité
 
Après un transfert en « wagons de marchandises », « entassés sans pitié comme un chargement en gros » (ch. 1), l’étape du tatouage est particulièrement significative : « Mon nom est 174517 ; nous avons été baptisés » (ch. 2). C’est en réalité un baptême inversé : pas un accueil dans une communauté, pas de seconde naissance, mais une métamorphose de l’individu pour une entrée en enfer qui prive les déportés de toute individualité. 
Le matricule résume l’identité du déporté à sa nationalité d’origine, comporte sa date d’entrée au camp, sous la forme du numéro de convoi ; le matricule substitue à la date de naissance et à l’âge véritable du déporté son ancienneté dans le camp : seconde naissance annonciatrice d’une mort imminente !
Les différences d’âge s’estompent : « il a trente ans, mais comme à chacun de nous, vous lui en donneriez aussi bien 17 que 50 » (ch. 6). Les identités s’effacent à mesure que le corps se transforme : « déjà mon corps n’est plus mon corps. J’ai le ventre enflé, les membres desséchés, le visage bouffi le matin et creusé le soir ; chez certains, la peau est devenue jaune, chez d’autres, grise ; quand nous restons deux ou trois jours sans nous voir, nous avons du mal à nous reconnaître » : le « je » personnel se transforme insensiblement en « nous » impersonnel…
 
·        « des hommes sans visages »
 
Les déportés voient leur identité gommée dans ce qu’elle a de plus évident, la différence physique : « qui pourrait distinguer nos visages les uns des autres ? Pour eux nous sommes Kazett, neutre singulier » (ch. 15) ; « wieviel Stück ? » (ch. 1) demande l’officier allemand (combien de "choses" / "pièces" / "trucs" ?…)
Les déportés touchent ainsi le « fond », paroxysme de la déshumanisation. L’être humain n’est plus qu’une « présence sans visage » (ch. 9). Résultat d’une série de processus successifs : atténuation des différences physiques, de toute solidarité, de tout rapport à l’autre, de toute estime de soi, bref un processus achevé d’animalisation. Les prisonniers ne sont plus qu’un cortège de « non-hommes en qui l’étincelle divine s’est éteinte, et qui marchent et peinent en silence, trop vides pour souffrir vraiment » (ch. 9)
La vie est ainsi réduite à une survie biologie, aux besoins immédiats : « ce sera un homme vide, réduit à la souffrance et au besoin, dénué de tout discernement, oublieux de toute dignité » (ch. 2). Comble de l’ironie : les SS eux-mêmes étaient invisibles, « nos persécuteurs n’avaient ni nom ni visage » !
 
 

2. L’isolement.
 
Voilà un grand paradoxe des camps : les hommes s’entassent par milliers mais vivent dans la plus grande des solitudes…
 
·        La séparation d’avec sa famille
 
Ils commencent par être séparés de leur famille : « la nuit les engloutit, purement et simplement » (ch. 1). Progressivement ils coupent tout lien avec le passé et le sentiment d’appartenance à une communauté, familiale, sociale ou amicale.
 
·        Le Lager : une Tour de Babel
 
Cependant, le Lager, à l’image de l’orgueilleuse tour de la Buna, est une véritable Tour de Babel : le pain s’appelle « Brot – Broit – chleb – pane – echem – kenyer ». Ainsi est ravivée l’antique malédiction divine du mélange des langues : Les SS divisent pour régner.
De même, pour la Tour du Carbure (ch. 7) : « ses briques ont été appelées Ziegel, mattoni, tegula, cegli, kammenny, bricks, téglak, et c’est la haine qui les a cimentées, la haine et la discorde, comme la Tour de Babel » ; « en elle nous haïssons le rêve de grandeur insensée de nos maîtres, leur mépris de Dieu et des hommes, de nous autres hommes » (ch. 7)
La langue, expression-même de l’humanité, devient quelque chose d’hostile et d’étranger ; il est pourtant vital de connaître qqs rudiments d’allemand au d’une autre langue (cf. examen de chimie), au moins de pouvoir répondre le fameux « jawohl »…
 
·        L’homme : un loup pour l’homme
 
Se parler : fatigue impossible ! L’entreprise consiste à détruire méthodiquement tout ce qui relie les hommes entre eux, à isoler chaque individu afin de briser toute résistance… Mais, au Lager, l’agression vient non pas des SS, qui apparaissent peu dans le récit, mais surtout des « camarades » plus anciens ou des « Prominenten » : ainsi les prisonniers deviennent-ils soit des  « élus » soit des « damnés ».
« Dans la vie courante, (…) il est rare qu’un homme se perde, car en général, l’homme n’est pas seul et son destin, avec ses hauts et ses bas, reste lié à celui des êtres qui l’entourent. (…) D’autre part, chacun possède habituellement de telles ressources spirituelles, physiques et même pécuniaires que les probabilités d’un naufrage, d’une incapacité de faire face à la vie, s’en trouvent encore diminuées. Il s’y ajoute aussi l’action modératrice exercée par la loi, et par le sens moral qui opère comme une loi morale ; on s’accorde, en effet, à reconnaître qu’un pays est d’autant plus évolué que les lois qui empêchent le misérable d’être trop misérable et le puissant trop puissant y sont plus sages et plus efficaces.
Mais au Lager il en va tout autrement : ici, la lutte pour la vie est implacable car chacun est désespérément et férocement seul. Si un quelconque Null Achtzehn vacille, il ne trouvera personne pour lui tendre la main, mais bien qqn qui lui donnera le coup de grâce, parce qu’ici personne n’a intérêt à ce qu’un « musulman » de plus se traîne chaque jour au travail » (ch. 9). PL livre la même analyse dans Les Naufragés et les Rescapés : « presque tous se sentent coupables d’avoir manqué au devoir de solidarité ». Ce qui tue : la concurrence féroce ou l’indifférence…
L’épisode le plus représentatif de cette absence de solidarité, c’est la pendaison  du « dernier », au chapitre 16. « Nous sommes restés debout, courbés et gris, tête baissée, et nous ne nous sommes découverts que lorsque l’Allemand nous en a donné l’ordre. (…) Il n’y a plus d’hommes forts parmi nous ; (…) Les Russes peuvent bien venir : ils ne trouveront plus que des hommes domptés, éteints, dignes désormais de la mort passive qui les attend. Détruire un homme est difficile, presque autant que le créer : cela n’a été ni aisé ni rapide, mais vous y êtes arrivés, Allemands. Nous voici dociles devant vous, vous n’avez plus rien à craindre de nous : ni les actes de révolte, ni les paroles de défi, ni même un regard qui vous juge. » (ch. 16)
 
    • Un exemple : Null Achtzehn  
Si un personnage constitue un exemple paradigmatique de cette déshumanisation, c’est bien « Null Achtzehn » : désigné par les 3 derniers chiffres de son numéro, il semble avoir oublié son nom ; il n’est plus qu’une enveloppe vide « semblable à ces dépouilles d’insectes qu’on trouve au bord des étangs, rattachées aux pierres par un fil, et que le vent agite » (ch. 4), indifférent à tout même à sa propre souffrance… Et PL d’ajouter : « Il lui manque l’astuce élémentaire des chevaux de trait, qui cessent de tirer un peu avant d’atteindre l’épuisement » (ch. 4)
Voilà un prisonnier qui fait partie des « submergés », « naufragés », « musulmans », « non-hommes en qui l’étincelle divine s’est éteinte, et qui marchent et peinent en silence, trop vides déjà pour souffrir vraiment » (ch. 9)
 
 
 
3. Le renversement des valeurs.
 

« Il ne se passe rien, il continue à ne rien se passer. Comment penser ? On ne peut plus penser, c’est comme si on était déjà mort » (ch. 2). Les besoins élémentaires l’emportent sur la prise de conscience de sa déchéance ; le sentiment ne revient qu’à l’infirmerie ou au laboratoire.
  
·        Perte des repères temporels

     Au Lager, il n’y a plus de perspective d’avenir : « Il y a des mois et des années que la perspective d’un lointain avenir a perdu pour eux toute forme précise et tout intérêt face à des problèmes bien plus urgents et concrets du futur proche » (ch. 2). D’ailleurs, l’avenir reste complètement imprévisible : « notre destin est parfaitement impénétrable » (ch. 2).
Sans souvenir, sans projet, le présent précaire conduit à l’indifférence et au renoncement à l’égard de son sort : « Depuis longtemps j’ai renoncé à comprendre. (…) Quand bien même aujourd’hui serait mon dernier jour, et cette chambre, la fameuse chambre à gaz dont tout le monde parle, que pourrai-je y faire ? Autant s’appuyer au mur, fermer les yeux et attendre » (ch. 4)
 
·        Perte des repères éthiques
 
Respecter les règles du monde extérieur, c’est se condamner à court terme ! Aider devient un luxe, voler, une obligation ! C’est l’autre grand paradoxe du Lager : le Camp est une zone de non-droit, une cité sans loi, alors même que tout y est minutieusement réglementé ; PL explique, au ch. 8, la vie économique du camp : toute la vie au Lager – et donc la survie - dépend intégralement du vol et du trafic avec les civils (interdits pourtant par le règlement). Et si quelquefois naît une amitié, cette exception est fondée surtout sur l’intérêt.
Même les différences de caractère et de moralité s’estompent au profit d’une psychologie de base : survivre, manger, dormir, voler, répondre « Jawohl ».
L’abandon des références morales traditionnelles, l’effondrement des liens de solidarité et d’altruisme, le sentiment d’avoir pris la place d’un autre lors de la sélection d’octobre, l’absence de réactions devant la pendaison de l’insurgé de Birkenau (ch. 16) font douter PL de sa propre humanité : « Détruire un homme est difficile, presque autant que le créer : cela n’a été ni aisé ni rapide, mais vous y êtes arrivés, Allemands » (ch. 16)
 
·        « en deçà du bien et du mal »
 
« Animal politique », l’homme se définit par son appartenance à la cité, par les rapports qu’il entretient avec la loi ; or, le camp est un lieu de contradictions multiples où prolifèrent les règlements mais qui reste fondamentalement une zone de non-droit ! Un enchevêtrement labyrinthique d’interdictions et de passe-droit, de règles arbitraires et variables.
Toute conscience morale a disparu ; au ch. 8, PL fait une allusion ironique à Nietzsche et son célèbre ouvrage : Par delà le bien et le mal. Mais alors que Nietzsche fait l’apologie du « surhomme » délivré du poids des valeurs morales judéo-chrétiennes, au Lager, des « sous-hommes » sont contraints de renier leur morale pour pouvoir survivre : travailler le moins possible, mentir, voler, trafiquer ; toutes les valeurs sont renversées !
Le pouvoir, au Camp, est structurellement lié à l’injustice et à l’abus : ceux qui se voient accorder un pouvoir sont naturellement amenés à l’exercer de la façon la plus brutale possible. Le Kapo assume froidement la violence du système : « ne pouvant assouvir contre les oppresseurs la haine qu’il a accumulée, il s’en libérera de façon irrationnelle sur les opprimés, et ne s’estimera satisfait que lorsqu’il aura fait payer à ses subordonnés l’affront infligé par ses supérieurs »
D’ailleurs toute l’organisation du camp se trouve fondée sur une circulation de la violence, là où une société normale est au contraire fondée sur son contrôle ; c’est un retour à l’état sauvage et non plus un état de droit et de lois ; officiellement le Lager semble un univers fondé sur un modèle d’ordre militaire avec ses défilés, ses uniformes et ses règles strictes, en réalité l’ordre véritable c’est le chaos.
L’homme, animal politique devient alors un simple animal, livré soit à sa férocité naturelle soit aux caprices et aux abus de ses semblables, en marge du droit…
 


 
Conclusion.
 
Dernière étape d’une longue agonie, la mort est donc le terme inéluctable de cette tragédie, mais avec un raffinement suprême puisqu’il s’agit de « nous faire mourir en tant qu’hommes avant de nous faire mourir lentement ». C’est une mort progressive, d’abord la personnalité, puis l’identité, l’humanité, enfin la mort physique, biologique. Les déportés, « une longue file de squelettes nus » (ch. 4), vivent déjà dans la mort : mourir c’est affronter le moment de la mort biologique.
 « Le plus simple est de succomber : il suffit d’exécuter tous les ordres que l’on reçoit, de ne manger que sa ration et de respecter la discipline au travail et au camp. L’expérience prouve qu’à ce rythme on résiste rarement plus de trois mois » (ch. 9)
Mais vivre dans la mort et dans l’indifférence de la mort exclut de l’humanité : « celui qui se laisse aller au point de partager son lit avec un cadavre, celui-là n’est pas un homme. Celui qui a attendu que son voisin meure pour lui prendre un quart de pain, est, même s’il n’est pas fautif, plus éloigné du modèle de l’homme pensant que le plus fruste des Pygmées et le plus abominable des sadiques »...

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Date de création : 03/01/2011 @ 17:48
Dernière modification : 22/02/2012 @ 00:50
Catégorie : 41 ROMAN 1 : Si c'est un homme, Primo LEVI
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