Eratosthène mesure la Terre

La Terre est ronde !

Une preuve nous est fournie par l'évidence sensible : sans cette sphéricité, les éclipses de Lune ne présenteraient pas les segments tels que nous les voyons. C'est un fait que si, dans les aspects qu'elle offre chaque mois, la Lune revêt toutes les variétés (puisqu'elle devient droite, bombée et concave), dans les éclipses, la ligne qui la limite est toujours une ligne courbe, de sorte que, s'il est vrai que l'éclipse est due à l'interposition de la Terre, c'est la forme de la surface de la Terre qui, étant sphérique, sera la cause de la forme de cette ligne.

En outre, nos observations des astres montrent avec évidence, non seulement que la Terre est circulaire, mais que c'est un cercle qui n'est pas d'une grandeur considérable. En effet, il suffit que nous nous déplacions tant soit peu vers le Sud ou vers le Nord, pour amener une évidente modification du cercle de l'horizon, de sorte que les étoiles qui sont au-dessus de nos têtes sont tout à fait changées, et n'apparaissent plus les mêmes si nous nous déplaçons vers le Nord ou vers le Sud.

En effet, il y a des étoiles qu'on voit en Egypte et dans le voisinage de Chypre et qu'on n'aperçoit pas dans les régions situées an Nord ; et les étoiles qui, dans la région du Nord, n'échappent jamais à notre champ visuel, ont leur coucher dans les régions du Sud. Il résulte évidemment de ces faits que non seulement la forme de la Terre est circulaire, mais encore qu'elle est une sphère qui n'est pas très grande, car autrement l'effet d'un si faible changement de position ne serait pas si vite apparent. C'est pourquoi ceux qui croient qu'il y a continuité de la région avoisinant les Colonnes d'Hercule et de la région de l'Inde, et que, de cette façon, il n'y a qu'une seule mer, ne semblent pas professer une opinion tellement incroyable. Ils en donnent encore comme preuve le cas des éléphants dont l'espèce se rencontre dans chacune de ces régions extrêmes, ce qui tend à faire croire que c'est en raison de leur continuité que les régions extrêmes sont affectées des mêmes caractéristiques.

Aristote - Du Ciel. II, 14 ~ 350 avant Jésus-Christ

DOCUMENT : Eratosthène

(extrait de la revue Espace lnformation n31 - octobre 1985)

Ce 21 juin, un homme accroupi au centre de la grande place d'Alexandrie, un misérable cadran solaire à la main, se propose de mesurer les dimensions du globe terrestre. Qu'on l'imagine de Sirius. à l'échelle du cosmos ! Qu'il est absurde et pathétique !

Calculer la taille exacte du monde, quel rêve merveilleux, quelle arrogante ambition de la créature microscopique vivant sur la surface immense de la planète. Et, hélas ! quelle entreprise futile.

L'homme s'appelle Eratosthène. Il est grec, mathématicien et philosophe, né en 276 av. J-C. Fondateur, parmi tant d'autres, de la géographie, il a dessiné une des premières cartes du " monde habité " et est le premier à avoir introduit des parallèles et des méridiens sur ses cartes. Il dirige la célèbre bibliothèque d'Alexandrie, la plus riche de l'époque. Toutes les connaissances du monde antique sont accumulées dans ce temple des sciences, où l'on conserve la plupart des textes existants. Grâce a cette collection, Eratosthène a lu tout ce qu'il est humainement possible de lire.

A midi juste, en ce jour du solstice d'été, il va essayer de déterminer avec précision la grandeur du globe terrestre à l'aide d'un simple gnomon. Cet instrument peu élaboré ne pourra que lui donner l'angle sous lequel un objet vertical projette son ombre. Mais, pour réaliser son dessein, Eratosthène compte surtout sur la richesse des renseignements qu'il a puisés dans la bibliothèque.

Les enquêtes d'Eratosthène

Une information amusante, mais sans aucune valeur scientifique apparente, doit servir de base à la méthode aussi simple qu'ingénieuse qu'Eratosthéne a maintenant l'intention d'employer pour prendre la mesure de la Terre. Il a lu quelque part que dans la ville de Syène (aujourd'hui Assouan) où il n'est jamais allé - le Soleil de midi, le jour du solstice, est absolument perpendiculaire et ne projette aucune ombre. Des voyageurs rapportaient qu'à ce moment précis on pouvait, en regardant dans un puits très profond et étroit, y voir le Soleil se réfléchir d'aplomb. Tel n'était pas le cas à Alexandrie : même à midi, même un jour de solstice, les rayons solaires n'étaient pas parfaitement verticaux.

Eratosthène était de ces savants de l'Antiquité qui croyaient déjà que la Terre est une sphère. Cette théorie n'était pas universellement reconnue, loin de là. Ses adversaires avaient pour eux l'évidence quotidienne, ce que voient nos yeux, et les esprits scientifiques étaient entraînés à n'accepter comme vérité que ce qu'ils voyaient, la vérité telle que l'oeil la perçoit étant indiscutablement que la Terre est plate.

I1 y avait bien, naturellement, des phénomènes difficiles à concilier avec l'idée d'un monde plat : ainsi l'apparition, à l'horizon, d'un navire dont on ne voit d'abord que le haut du mât, puis la voilure, et enfin la coque. Certains philosophes en déduisaient une preuve de la courbure de la Terre, mais ils demeuraient une minorité.

Eratosthène, qui partageait ce point de vue pensa que la sphéricité de la Terre pouvait expliquer cette différence entre les ombres de Syène et celles d'Alexandrie. Le Soleil est si éloigné que ses rayons arrivent parallèlement à la surface de la Terre. Mais à Syène, située au tropique du Cancer, ils tombent verticalement tandis que, plus au nord, les rayons atteignent Alexandrie sous un angle dû à la courbure de la Terre.

Une autre information, retrouvée dans les livres de la bibliothèque, complétait la méthode d'Eratosthène : il avait lu que les caravanes partant de Syène mettaient cinquante jours pour arriver à Alexandrie en parcourant 100 stades (environ 16 km) par jour. Il calcula donc que la distance entre les deux villes du Nil était de 5000 stades (800 km). Fondée sur d'aussi maigres données la première tentative connue de mesurer le globe terrestre commença : à Alexandrie.

11 heures 50. Le Soleil d'Egypte darde à plomb ses feux. Eratosthène prépare son gnomon. Il est 11 heures 59, midi. Il mesure l'angle que l'extrémité de l'ombre forme avec la verticale du cadran : un cinquantième de cercle, ce qui équivaut à 7 12'. Le savant bibliothécaire procède alors à un calcul d'une simplicité enfantine :

Ce calcul est si simple que vous aurez à coeur de le refaire seul(e) ... et de trouver le résultat qu'obtint Eratosthène !

Si les données d'Eratosthène n'étaient pas rigoureusement exactes, la méthode qu'il inaugura était en revanche parfaitement valable : mesurer les grandes distance terrestres en se servant des corps célestes et de l'angle sous lequel ils apparaissent à des endroits différents. Cette idée restera fondamentalement pour tous les travaux concernant la forme et les dimensions de la Terre dans les siècles à venir.