Un Cocher téméraire

Hiver est bien là, avec ses longues nuits, et lorsque le ciel daigne se laisser voir, entrouvrant un rideau de nuages, c’est un grand plaisir de se blottir sous une chaude houppelande pour repartir, une fois encore vers d’anciennes légendes.
En ce mois de Janvier, c’est dans la constellation du Cocher qui nous ferons notre voyage spatio temporel...

Si l’on en croit Ovide, « le palais du Soleil s’élevait sur de hautes colonnes, étincelant de l’éclat de l’or ». C’est là que se présenta un jour le jeune Phaëton : à droite et à gauche du trône se tenaient debout les Heures, le Jour, le Mois, l’Année, les Siècles. Plus loin, le Printemps, la tête ceinte d’une couronne de fleurs, l’Eté nu, portant des guirlandes d’épis, l’Automne, souillé des raisins qu’il avait foulé, et le glacial Hiver, hérissé de ses longs cheveux blancs. Au centre trônait le dieu Soleil, Hélios, tout auréolé d’un feu d’émeraudes.

Mais tant de beautés ne pouvaient apaiser l’angoisse de Phaëton : au cours d’une querelle avec Epaphos, son compagnon de jeu, celui-ci ne lui avait-il pas affirmé qu’il n’était pas le fils d’Hélios ? Phaëton avait bien sûr consulté sa mère Clymène, mais le doute était trop vif ! Seul le témoignage de son père pourrait désormais le convaincre... C’est pourquoi il se trouvait là, interrogatif, face au Soleil.

- « Clymène, ta mère, t’a révélé ta véritable origine. Mais pour dissiper tes doutes, je m’engage à t’accorder la faveur que tu me demanderas ».
La réponse ne se fit pas attendre :
- « Laissez moi, Père, mener pendant un jour, un seul jour, votre char et son quadrige de chevaux aux pieds ailés dans l’immensité du ciel ! »

Hélios a beau faire, il est impossible de détourner Phaëton de ce projet insensé. Il est tout aussi impossible de revenir sur sa promesse divine et son serment irréfléchi. Déjà, du côté de l’Orient, la vigilante Aurore a ouvert sa porte empourprée. Phaëton découvre un à un chacun des détails de l’attelage solaire, ses fulgurants éclats d’or, d’argent et de pierres précieuses. Il écoute à peine les sages conseils de son père : « Ménage l’aiguillon, manie les rênes avec douceur, mes chevaux galopent d’eux même. Evite la ligne droite et suis le sentier du Zodiaque : il évite le Pôle et la Grande Ourse. Trop haut, tu brûlerais les demeures célestes, trop bas, c’est la Terre qui se consumerait... » Inutiles conseils pour l’intrépide Phaëton !

Ce qui devait arriver arriva.

Voilà que les chevaux s’emballent et quittent leur voie habituelle. Voilà que les étoiles glacées du Septentrion s’échauffent sous le feu du char divin et se précipitent dans les eaux interdites. Voilà que le Serpent, jusque là engourdi par le froid, puise dans la chaleur nouvelle l’énergie d’une rage immense. Voilà que le Scorpion, lui aussi tiré de sa torpeur hivernale, étend des pinces démesurées dans l’immensité du ciel ...

C’en est trop pour Phaëton, qui, glacé d’horreur, lâche les rênes de son attelage. Il s’ensuivra un incendie à nul autre pareil : mille demeures s’en vont en flamme, mille forêts s’évanouissent. Les montagnes elles mêmes disparaissent dans le désastre !
On prétend que c’est ce jour là que le sang des peuples d’Ethiopie, attiré à la surface de leur corps, lui a donné sa couleur noire. C’est aussi ce jour là que se sont formés les arides déserts !
Une fois de plus, il faudra faire appel au grand Jupiter pour que tout rentre dans l’ordre. D’un seul éclair, le char est précipité dans le fleuve Eridan, où les Naïades de l’Hespérie recueilleront le corps de Phaëton consumé par la foudre.
Sa mère Clymène et ses soeurs les Héliades firent un long voyage jusque là pour pleurer le téméraire jeune homme. Elles furent alors changées en peupliers, leurs larmes, figées sur le sol, se convertirent en ambre, et Phaëton, l’imprudent Cocher fut placé dans le ciel, désormais immobile , sous la garde vigilante des Gémeaux, du Taureau et du géant Orion, que nous connaissons bien...

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