L'Université d'été en six questions plus une...

1 - Pourquoi cette Université d'été ?

L'intérêt marqué du grand public pour l'événement majeur et exceptionnel qu'est une éclipse totale de Soleil observable dans une partie de la France, donne l'occasion aux enseignants :

- de conduire avec leurs élèves au long de l'année scolaire 1998-1999 un travail pluridisciplinaire ;

- de leur montrer comment des connaissances acquises dans le cadre scolaire peuvent leur permettre de maîtriser la compréhension des phénomènes liés à cette éclipse ;

- de prendre en charge un public varié, débordant le statut strictement scolaire.

2 - Organisée par qui ?

L'Université d'été était organisée par le Comité de Liaison Enseignants Astronomes (CLEA), qui a réalisé un certain nombre d'outils pédagogiques adaptés à l'enseignement de l'astronomie. L'encadrement a été assuré par des membres du CLEA.

3 - Pour qui ?

Cinquante participants, provenant de la France entière, relevant de diverses disciplines scientifiques (Mathématiques, Sciences de la Vie et de la Terre, Sciences physiques, Technologie) ou non (Anglais, Histoire-Géographie), et enseignant à l'école élémentaire, au collège ou au lycée. Ils avaient généralement déjà une expérience d'actions d'animation (club, atelier de pratique scientifique …) ou de formation dans le cadre des programmes ; beaucoup d'entre eux avaient déjà commencé à élaborer leur projet pédagogique.

4 - Quelles activités ?

a) Acquisition de connaissances (cours) portant sur le repérage des astres (C1), ce que nous apprend la lumière (C2), les phénomènes d'éclipses et d'occultations (C3), les calendriers (C2b), les propriétés du Soleil (C4) et plus généralement des étoiles (C5).

b) Ateliers pratiques fondés sur l'observation (A09, A10) ou l'analyse de documents issus de l'observation (A03, A08, A12), sur la réalisation de maquettes (A02, A05, A06, A07, A11) et instruments d'observation (A04, A07, A13, A14) et sur l'utilisation des technologies nouvelles - vidéos, logiciels, CD-roms, internet…- (A01).

5 - Pourquoi ce compte rendu ?

- Parce qu'il fait partie du contrat : les organisateurs se sont engagés à le faire !

- Parce qu'il pourra être utile à beaucoup, enseignants ou animateurs scientifiques, qui souhaitent s'engager cette année dans un travail préparatoire à l'événement.

6 - Pourquoi sur Internet ?

- Les établissements scolaires y sont reliés - ou sur le point de l'être ;

- Internet donne la possibilité de créer facilement des liens avec d'autres sites comportant des informations utiles sélectionnées ;

- Internet donne le moyen d'organiser un parcours (voir par exemple les propositions pour la classe de 1ère S : Option de sciences expérimentales) sur un thème à travers l'ensemble des informations rassemblées.

7 - Apprendre à mesurer ? - que mesure-t-on ?

Au long de l'Université d'été, nous avons mesuré, analysé et interprété des grandeurs physiques. Un des objectifs majeurs de cette Université était de montrer les différentes manières d'aborder la compréhension d'un phénomène donné, en mettant l'accent sur l'importance de l'observation, la manipulation, le rôle des modèles utilisés et l'approche progressive, faisant appel à des disciplines et à des méthodes diverses. Ce type d'approche qui part de l'observation permet une adaptation plus flexible à la variété des personnalités des élèves. Cette démarche conduit aussi l'enseignant à diversifier les critères d'évaluation des élèves.

La caractérisation de l'intelligence humaine par des données quantitatives est considérablement plus complexe que celle d'un phénomène physique. Ainsi, il nous a paru intéressant de reproduire le texte d'Albert Jacquard ci-après, sur la mesure de l'intelligence.

"Je vais vous raconter une histoire vraie. Il y a un certain nombre d'années, un jeune journaliste, pour conforter sa place dans l'hebdomadaire Le Point, avait imaginé de publier un article sur le quotient intellectuel de personnalités. Il avait rencontré quantité d'hommes et de femmes de lettres qui s'y étaient prêtés. On apprenait ainsi que le Ql de Françoise Giroud était de 85, celui de Paul Guth de 60 et que, en revanche, celui de Cavanna était de 140. Ce journaliste était ensuite venu me voir, car il voulait essayer de connaître le quotient intellectuel de quelques scientifiques. Aucun des scientifiques contactés n'avait accepté parce qu'ils avaient tous très peur.

Quand Françoise Giroud a appris que son Ql était de 85, elle s'en est complètement moquée, parce qu'elle connaissait bien sa valeur et n'accordait pas grande importance au Ql. Tandis que les scientifiques croyaient encore au Ql, et ils avaient très peur qu'on s'aperçoive que le leur était très bas.

L'un d'eux que je connais bien, que je respecte beaucoup, et qui est Prix Nobel, m'a dit : "Je ne peux pas jouer ce tour à mes homologues du Prix Nobel. Que dira-t-on quand on saura qu'on peut être Prix Nobel et avoir un Ql comme le mien ?" Et, très probablement, le sien est très bas parce que cet homme, quand on lui pose une question, au lieu de réagir en répondant le plus vite possible, réagit en inventant une question plus intelligente que celle qui est posée. Cela prend pas mal de temps et, du coup, son Ql est très bas. Cela m'a amené à réfléchir à ce que cela signifiait. J'ai d'autant plus réfléchi quand on a demandé à Cavanna comment il avait fait pour obtenir 140, et qu'il a répondu : "C'est très simple, je me suis mis dans la peau des cons qui ont inventé des questions pareilles".

Effectivement, au-delà de l'anecdote, il serait important de savoir ce que mesure ce fameux Ql. La réponse est qu'il ne mesure rigoureusement rien. Or, on a gâché des enfants en raison de leur Ql. On peut leurrer toute une population en donnant des nombres, parce que le nombre apparaît comme une vérité scientifique. Chacun est ainsi persuadé savoir quelque chose. On camoufle la misère conceptuelle par un nombre auquel on ajoute même des décimales. Le jour où les mesures du Ql comporteront des décimales, ce qui n'est pas encore le cas, il sera encore plus crédible. Or, que mesure-t-il ? Il ne mesure rien qui préexiste à sa mesure.

On mesure, avec un certain nombre de techniques, une chose dont on ignore si elle existe réellement.

En amont de tout problème de mesure, il convient de savoir si on mesure quelque chose ou pas. Trop fréquemment, on s'imagine qu'on mesure, alors qu'on ne mesure rien. Il suffit de se poser la question : est-il possible de mesurer un objet multidimensionnel ? On ne mesure pas un caillou. On mesure le poids d'un caillou, sa dureté, sa couleur, sa longueur, mais on ne mesure pas le caillou lui-même. De même, on va mesurer peut-être quelques caractéristiques de l'activité intellectuelle. Mais mesurer l'intelligence, c'est décidément grotesque et, par conséquent, ceux qui osent parler de quotient intellectuel sont nécessairement des débiles profonds".

Intervention d'Albert Jacquard aux 7èmes Entretiens de la Villette : "La Mesure"

Les Cahiers Clairaut n° 75, page 44