Atelier A01 : compléments

Lettre de Jean KEPLER à Michael MAESTLIN

Prague, le 20 novembre 1602

Maître très estimé, je garde le vif souvenir des nuits pendant lesquelles, à Tübingen, vous emmeniez vos élèves dans les combles de l'église. Là, après avoir retiré une tuile du toit, vous nous enseigniez les mystères de la chambre noire, tels que les avait décrits le magicien italien Porta. Vous n'ignorez pas que ces leçons m'ont été fort utiles lorsque j'ai voulu me livrer à l'observation des éclipses, ces ténèbres qui sont les yeux des astronomes, ces taches noires infiniment précieuses pour les esprits des mortels qu'elles éclairent. Nous savons tous que la doctrine des mouvements du Soleil et de la Lune, des intervalles des années et des mois, en dépend totalement. Vous vous souvenez qu'il y a deux ans déjà, pour observer l'éclipse du Soleil sur la place de Graz j'avais utilisé un instrument de ma fabrication. Je voulais mesurer avec précision le diamètre de la Lune, car je savais que les mesures en chambre noire de Tycho Brahe donnaient des résultats inférieurs, approximativement d'un cinquième, à ceux obtenus par vision directe. Tycho avait lui-même émis l'hypothèse d'une dilatation périodique de la Lune, comparable au battement d'un pouls : j'avais, je l'avoue, beaucoup de mal à accepter une semblable pulsation, même Si, à Graz, je constatai de mes propres yeux une diminution du diamètre de la Lune.

Puisque le phénomène ne pouvait pas se produire dans le ciel, il fallait en chercher l'explication ici bas. Je repris bien sûr les conclusions de Porta, qui me semblait avoir mis un terme définitif à cette longue querelle sur la vision elle se fait par réception des species dans l'oeil, et nullement par émission de rayons à partir de l'oeil. Porta n'hésitait d'ailleurs pas à comparer l'oeil avec sa chambre noire. La représentation est introduite par la pupille, qui joue le rôle de l'ouverture de la fenêtre, et la partie de la sphère cristalline située au milieu de l'oeil tient lieu d'écran : ceci plaira fort je pense, aux esprits ingénieux . Cependant, ses explications sur le fonctionnement de son dispositif me semblaient insuffisantes et, sur certains points, erronées.

Comment éviter de passer préalablement par une théorie de la lumière ? Je vous en avais exposé, à l'origine, les 17 points qu'elle comportait et que je me proposais de démontrer par la géométrie et l'expérience. Ce travail est désormais bien avancé et je compte l'achever bientôt, tout au plus sous huit semaines. Je l'intitulerai Paralipomènes à Vitellion, signifiant ainsi que je passerai en revue les nombreux problèmes laissés de côté par le célèbre manuel d'optique de Vitellion. Mais il m'est d'ores et déjà aisé d'expliquer pourquoi le diamètre de la Lune nous semble varier lors d'une éclipse. Dans la chambre noire, c'est en réalité l'image du Soleil qui est agrandie aux dépens de celle de la Lune, et non l'inverse. (...)